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Echec aux dames : l’imaginaire supériorité du cerveau masculin
27·11·20

Echec aux dames : l’imaginaire supériorité du cerveau masculin

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

Photo by Michal Vrba on Unsplash

Auteur⸱e
Noëlle Michel
Traducteur⸱trice Noëlle Michel

Dans la nouvelle série de Netlfix Le Jeu de la dame, le personnage de Beth Harmon triomphe de tous ses adversaires masculins. Dans la réalité, la Chinoise Hou Yifan est la seule femme figurant parmi les cent meilleurs joueurs d’échecs au monde. Pourquoi ?

« Les filles ne jouent pas aux échecs » : cette petite phrase assénée à Beth Harmon, alors âgée de 9 ans, dans la populaire série Netflix Le Jeu de la dame, Astrid Barbier, 24 ans, a l’habitude de l’entendre. Dans une série télévisée, il va de soi que le personnage principal ne renonce pas. Pour une jeune fille de la commune néerlandophone de Tamise, c’est un peu moins évident.

Et pourtant, Astrid Barbier vient d’une famille de joueurs. Tant son père que ses deux frères et sa sœur sont membres du club d’échecs local, Boey Temse. La jeune femme s’avoue agréablement surprise par la production de Netflix : « Les parties d’échecs sont bien pensées. On voit que Garry Kasparov a participé au scénario des duels. Et je trouve fantastique que le premier rôle soit une femme. »

Dans les classements internationaux également, les femmes sont rares.

Astrid Barbier peut aujourd’hui se targuer d’être la cinquième meilleure joueuse d’échecs de Belgique. La championne en titre, Anna Zozulia, est la seule femme à se classer actuellement dans le top 100 mixte des joueurs d’échecs belges, où elle occupe la 55e place. Dans les classements internationaux également, les femmes sont rares. Avec sa 89place, la Chinoise Hou Yifan est la seule à figurer au palmarès mondial de la Fédération internationale des échecs, la FIDE.

Comment se fait-il qu’en 2020, les compétitions d’échecs soient encore tellement dominées par les hommes ? Contrairement aux sports comme le tennis, la natation ou la course à pied, ceux-ci n’ont pas d’avantage physique. On joue aux échecs avec sa tête.

D’après l’Indienne Humpy Koneru, la 2e meilleure joueuse, en 298e position du classement mixte mondial, la réponse est simple : « Les hommes jouent mieux, tout simplement. C’est un fait acquis. Il faut se résigner », explique-t-elle sur le site Web Mint.

« Les hommes jouent mieux, tout simplement. C’est un fait acquis. Il faut se résigner »

Le légendaire joueur Garry Kasparov partageait ce point de vue en 1989 dans Playboy : « Il y a les échecs, et puis il y a les échecs pour femmes. C’est un combat. Ce n’est pas pour elles. Désolé ! Une femme est impuissante lorsqu’elle affronte un homme. Ça me paraît tout à fait logique. » En 2002, Kasparov a perdu face à la Hongroise Judit Polgár. Ensuite, celle-ci s’est hissée jusqu’à la 8e place du classement mondial mixte.

« En théorie, une femme pourrait devenir championne du monde. En pratique, c’est peu probable. »

Ce n’est qu’en 2017 que le maître des échecs amendera quelque peu ses propos sexistes : « En théorie, une femme pourrait devenir championne du monde. En pratique, c’est peu probable. » Kasparov a beau avoir été un grand joueur, il croit toujours à l’un des mythes les plus tenaces sur les différences entre les cerveaux des hommes et des femmes : d’après la sagesse populaire, le cerveau masculin serait plus doué pour les mathématiques, alors que les femmes brilleraient davantage pour leur empathie. « Il existe de petites différences anatomiques entre les cerveaux des hommes et des femmes », selon Durk Talsma, professeur en psychologie cognitive à l’université de Gand (UGent). « Mais ces variations n’ont rien à voir avec les aptitudes théoriques des hommes ou des femmes. »

Il cite une étude réalisée en 1999 par l’université du Michigan. Les participantes à qui l’on avait expliqué que les femmes sont en général moins douées que les hommes pour les mathématiques ont effectivement obtenu des résultats inférieurs à ceux des hommes participant à l’étude. « Cette différence disparaissait quand on leur disait au préalable qu’hommes et femmes obtenaient les mêmes scores au test en question. »

Relisez le paragraphe ci-dessus en remplaçant le mot « mathématiques » par « échecs ».

En d’autres termes, ce ne sont pas les différences entre hommes et femmes qui sont responsables du déséquilibre constaté dans le classement mondial, mais les stéréotypes de genre. Dans l’imaginaire populaire, un bon joueur d’échecs est un homme expérimenté ! Dans une étude menée en 2006 par l’université de Padoue, des chercheurs ont organisé 42 parties d’échecs entre individus de même niveau qui jouaient les uns contre les autres via Internet. Leurs conclusions : quand les joueurs ne connaissaient pas le sexe de leur adversaire, les femmes jouaient aussi bien que leurs rivaux masculins. Lorsqu’elles savaient qu’elles affrontaient un homme, elles jouaient moins bien. Si on leur mentait en affirmant que leur adversaire était une femme alors que c’était un homme, leurs résultats étaient de nouveau meilleurs.

Red Unicorns

De son côté, Astrid Barbier a déjà gagné des tournois mixtes. Ces derniers temps, les échecs ont été relégués en deuxième position de ses préoccupations. Elle suit une formation interuniversitaire sur le genre et la diversité et, pour son mémoire de master, elle a étudié le regard que les joueuses d’échecs portent sur elles-mêmes. « Les capacités d’analyse et de raisonnement logique sont des qualités associées à un bon niveau aux échecs, mais pas à la féminité. Par conséquent, les femmes qui se sentent féminines seront moins tentées de se tourner vers ce jeu. »

Pas d’efforts particuliers pour attirer davantage de filles

En Belgique, 16 % des joueurs d’échecs de moins de 20 ans sont des filles. « Ce chiffre est en augmentation depuis quelques années », indique Martin Deschepper, le tout nouveau président de la Fédération royale belge des échecs. « Pour l’instant, nous ne faisons pas d’efforts particuliers pour attirer davantage de filles. Depuis 2019, en championnats inter-écoles, les équipes doivent obligatoirement intégrer des filles. Avec les femmes de Red Unicorns, l’équipe nationale belge féminine, nous examinons aussi comment inciter davantage de filles à jouer aux échecs. »

« Avoir des modèles à qui s’identifier peut y contribuer », estime Astrid Barbier, elle-même membre des Red Unicorns. « Il serait aussi utile que les garçons cessent de se chercher des excuses quand ils perdent contre une fille. Ne vous y trompez pas : de la combativité, nous en avons à revendre ! »

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