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Les Diables rouges, genou à terre: la force d’un message

(c) Isopix

17·06·21

Les Diables rouges, genou à terre: la force d’un message

Temps de lecture : 4 minutes
Walter Weyns
Auteur⸱e
Guillaume Deneufbourg
Traducteur⸱trice Guillaume Deneufbourg

« S’agenouiller contre le racisme – et par extension contre toutes les formes de discrimination – avant un match de football, c’est dans l’air du temps », relève le psychologue Herman Konings. « À l’instar des supermarchés, qui jouent la carte des produits durables et bios pour ne pas perdre leur jeune clientèle, plus sensible à ces questions, l’UEFA autorise ces manifestations de soutien pour ne pas perdre le contact avec les supporters de demain. » Un geste symbolique qui dépasserait donc largement l’action spontanée.

« Pour être honnête, je n’observe pas vraiment de progrès. Je vois bien des campagnes de sensibilisation, j’entends de belles paroles, mais je constate aussi qu’elles n’aboutissent à aucune action concrète. » Romelu Lukaku, la machine à buts des Diables rouges, l’a lui-même fait remarquer sur CNN la semaine dernière. Il n’était pas venu parler stratégie, mais racisme et discrimination – un sujet qui lui tient à cœur. Ainsi, ce soir à Copenhague, Lukaku et ses dix coéquipiers seront de nouveau genou à terre quelques instants avant le coup d’envoi, devant les caméras du monde entier.

Pure coïncidence, mais cette pratique a justement commencé dans la capitale danoise, lors du Danemark-Belgique du 5 septembre 2020. Les Danois, dont un Christian Eriksen alors en parfaite santé, s’étaient associés à l’action. Tous avaient posé le genou sur l’herbe et étaient restés trente secondes dans cette position. Les plus attentifs auront remarqué que le week-end dernier, lors du fameux Danemark-Finlande qui a bien failli être fatal au milieu offensif danois, aucun mouvement antiraciste n’a précédé le coup d’envoi.

« Je me bats pour la diversité »

Un peu plus tard à Saint-Pétersbourg, les Belges n’ont pas dérogé à leur habitude, et continueront de le faire, espérons-le, jusqu’à la finale. Les Russes sont restés plantés devant eux, certains supporters se sont même mis à huer, mais Lukaku et ses coéquipiers ne se sont pas laissés démonter. « Ceux qui huent les joueurs à genou font précisément partie des raisons pour lesquelles ils le font », avait tweeté Gary Lineker, ex-international anglais et aujourd’hui l’un des meilleurs commentateurs de football au monde.

À noter également : tout comme Youri Tielemans, Lukaku a levé le bras droit, poing serré, tête baissée. Pour les neuf autres, le simple fait de s’agenouiller était semble-t-il suffisamment fort, inutile de rajouter ce symbole issu du mouvement Black Power – lancé par Tommie Smith et John Carlos sur le podium du 200 mètres des Jeux olympiques de Mexico en 1968. « Que les gens pensent ce qu’ils veulent », avait déclaré un peu plus tôt Lukaku dans l’émission Deviltime sur la chaine VTM. « Je me bats pour la diversité, pas uniquement pour les noirs. Je m’agenouille pour les femmes, pour les LGBT. Pour l’égalité. Ce geste a beaucoup de sens pour moi, il est essentiel que les gens se respectent, sans distinction de couleur de la peau, de sexe, d’orientation sexuelle ou de religion. »

De Bruyne à l’initiative

Les Diables rouges n’ont pas commencé à s’agenouiller sur un coup de tête. Lukaku, qui a été la cible toute sa carrière d’attaques racistes venant des tribunes et qui ne manque jamais une occasion d’aborder la question, s’était agenouillé en 2020 après un but pour l’Inter Milan. Son premier après la mort tragique de George Floyd à Minneapolis, le 25 mai de la même année. Alors que ce geste s’était imposé dans le sport américain, c’est Romelu qui l’a introduit en Europe – et dans l’équipe nationale. « Il n’y a jamais eu la moindre discussion à ce sujet », assure Stefan Van Loock, attaché de presse de l’Union belge de football.

Lukaku est peut-être le pionnier, mais il est loin d’être le seul. Kevin De Bruyne – toujours convalescent après sa fracture au visage – pense que s’opposer ainsi au racisme relève d’un devoir moral. Lors d’une réunion Zoom réunissant les capitaines des équipes de Premier League, il avait même été le premier à réagir à la question de Troy Deeney, le capitaine de Watford, qui souhaitent savoir si les joueurs pouvaient faire « quelque chose » contre le racisme. « On pourrait remplacer notre nom par le slogan Black Lives Matter ! au dos des maillots », avait suggéré le Limbourgeois. Sa proposition avait été acceptée. Une autre suggestion était ensuite venue de l’Irlandais David McGoldrick, attaquant au sang mêlé de Sheffield United : s’agenouiller avant le match.

Orbán ne comprend pas

Aujourd’hui, le geste suscite la division parmi les observateurs du Championnat d’Europe de football. Beaucoup se demandent si la pratique y a sa place. Viktor Orbán, Premier ministre hongrois, dit ne pas comprendre. Il n’est pas surprenant que Ronaldo et les Portugais ne se soient pas agenouillés mardi à Budapest. Les Néerlandais ont décidé de ne pas le faire non plus. En Russie, en Croatie et en Slovaquie, ce n’est même pas la peine de discuter : tous resteront debout. Les Suisses ont choisi de se calquer sur la décision de leur adversaire. Les Anglais et les Gallois le feront, eux, quoi qu’il advienne.

« La force du message tient surtout au fait que l’initiative vient des joueurs eux-mêmes », analyse le sociologue Walter Weyns (UAntwerpen). « L’UEFA et l’Union belge de football ont pris, par le passé, plusieurs initiatives et lancé des campagnes, mais ces décisions venaient toujours d’en haut. Les gens ont vite l’impression que les fédérations veulent soigner leur image. Lorsque des personnalités comme Lukaku sont à la manœuvre, tout le monde y croit. D’autant qu’il a lui-même été victime de racisme et qu’il n’a pas attendu le mouvement BLM pour s’exprimer sur le sujet. Il s’agit toutefois d’un numéro d’équilibriste, car d’une certaine manière, le message est aussi politique. Et s’il est bien une chose dont les fédérations sportives – et l’UEFA en tête – veulent se tenir éloignées, c’est la politique. Ainsi, le fait que l’UEFA ait donné son aval constitue peut-être l’élément le plus remarquable de l’histoire. »

Une graine a été plantée

Reste à savoir si Lukaku & co peuvent vraiment changer les choses. Quoi qu’il en soit, une graine a été plantée et les discussions permettent au moins de garder la question du racisme sur le devant de la scène. « L’UEFA n’avait pas d’autre choix que de l’autoriser, c’est dans une logique d’évolution, dans l’air du temps », estime Herman Konings. Spécialiste des changements sociétaux, le psychologue s’essaie à une comparaison inhabituelle pour renforcer son propos. « Chez Delhaize et Carrefour, on fait désormais aussi la promotion des produits locaux en raison de l’espace grandissant occupé par l’écologie et le développement durable dans nos sociétés. A fortiori parmi les jeunes générations, qui sont les clients de demain. Il n’en est pas autrement pour l’UEFA : les jeunes générations qui regardent le football aujourd’hui sont beaucoup plus impliquées dans les questions de diversité que leurs parents et leurs grands-parents. L’UEFA sait qu’ils sont les supporters des dix, vingt et trente prochaines années. Elle ne veut pas les perdre. »

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