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4 décembre 2017

« Le prince Laurent, un pauvre type déphasé »

Jan Segers
Auteur

Jadis, à l’époque où même dans l’enseignement de la Communauté flamande, le néerlandais était encore la seule langue autorisée dans la cour de récré, et où les moyennes de la classe étaient encore mentionnées sur les bulletins, on les appelait les « degrés de signification ». Le positif. Le comparatif. Le superlatif. Exemple : déphasé au degré positif devient plus déphasé que au comparatif. Et pour le superlatif, vous avez Laurent. Un pauvre type, dans tous les sens du terme, sauf peut-être financièrement. Et voilà que cet homme passablement médiocre – le prince – défie le gouvernement belge par le truchement d’un homme résolument brillant – son avocat. 

Monseigneur risque de perdre une partie de sa dotation royale pour non-respect de ses obligations et il invoque, en réponse, une violation de la convention des droits de l’homme. Un scénario qui n’est pas sans rappeler le célèbre #metoo de la dernière campagne contre le harcèlement. Le prince Laurent et les esclaves libyens : même injustice, même combat. 

Permettez-moi cette réflexion. L’éthique et le sens de la justice d’un avocat ne correspondent pas nécessairement à la moralité et au sens de l’équité du citoyen moyen. Cela n’a rien de mal en soi. Il relève en effet du devoir professionnel de l’avocat d’exploiter toutes les possibilités du droit et tous les stratagèmes du prestidigitateur pour défendre son client. Même lorsque celui-ci s’appelle Laurent et qu’il vit – à son grand dam – de nos impôts. Les citoyens peuvent certes fulminer contre des Sven Mary, qui défendent les barons de la drogue et les terroristes, être consternés par les Christophe Redko, qui font acquitter des motards flashés à 252 km/heure, mais comme le rappelait justement Redko la semaine dernière au sujet de son confrère Bjorn Maeckelbergh, ils ne font que leur boulot. Ils utilisent tout simplement ce que nos lois – défaillantes – leur permettent de faire. L’avocat du prince Laurent s’inscrit donc dans cette mouvance.

À vrai dire, ce qui me chiffonne – et probablement vous aussi – c’est l’argumentaire. Sur le plan juridique, le concept des droits de l’homme n’est pas dénué de valeur symbolique. Il ne faut certes pas être victime de maltraitance ou d’un trafic quelconque pour invoquer une violation de ces droits. Vous pouvez, tout comme Laurent, vous sentir seul au monde, marginalisé, comme ce perroquet solitaire du zoo d’Olmen. On peut aussi relativiser l’ampleur du préjudice causé par la présence de Laurent à cette fête de l’armée chinoise. La légitimité de Laurent à l’ambassade de Chine n’a d’égal que l’utilité du prince à notre société. Et je connais des membres du gouvernement et d’autres descendants de la famille royale qui s’acoquinent avec des régimes bien moins soucieux du respect des droits de l’homme que l’Empire du Milieu. La sœur, par exemple, qui a dirigé une mission économique en Arabie Saoudite. 

Mais les faits sont là. Même un bambin interrogé vendredi dernier trouvait que Laurent poussait le bouchon. Un projectile incontrôlable, sur lequel plus personne n’a d’emprise, pas même son propre frère. Il y a pourtant suffisamment de manifestations – les Music Industry Awards, par exemple – où le prince mal-aimé peut aller jouer les fanfarons sans compromettre la réputation du gouvernement. Nous vous prions donc, Monseigneur, de rester en dehors des eaux troubles de la sphère politique. Ne jouez pas avec votre destin. Comportez vous en homme, pas en enfant. Votre dotation vous sera accordée aussi longtemps qu’il le faudra. Mais si vous continuez ainsi, viendra le jour où un éditorialiste acrimonieux vous dépeindra comme le déchet de la monarchie belge. Vous n’aurez pas envie de lire de telles horreurs. Et le journaliste en question n’aura pas non plus envie de vous les écrire, car vous restez – je vous l’accorde – avant tout un être humain.

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