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Harcèlement sexuel à l’université : un mal endémique
02·02·22

Harcèlement sexuel à l’université : un mal endémique

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

Photo by Mihai Surdu on Unsplash

Auteure
Guilhem Lejeune
Traducteur Guilhem Lejeune

Le licenciement d’un professeur de la VUB à la suite de comportements abusifs continue de faire des vagues. Une thèse de doctorat confirme par ailleurs que le sexisme au sein du monde universitaire ne date pas d’hier. « Le sexisme et le racisme ordinaires sont monnaie courante. » Le cas du professeur de la VUB mis à pied après des accusations de comportements abusifs n’a rien d’exceptionnel. « Bien sûr que le sexisme sévit toujours dans la sphère académique. »

Le licenciement d’un professeur de la VUB en raison de comportements abusifs continue de provoquer des remous. D.T., un professeur d’archéologie, s’est livré à des comportements abusifs ainsi qu’à des actes d’intimidation et d’abus de pouvoir envers des étudiantes entre 2007 et 2020. La VUB, qui a reçu pas moins de 23 signalements à son sujet, a décidé de le renvoyer l’année dernière.

Au sein des universités, ce type d’agissements n’est en rien inédit. Il y a quelques années, c’était l’Université de Gand qui s’était retrouvée au centre de l’attention pour des faits similaires : un professeur de la faculté de philosophie et lettres avait été accusé de harcèlement sexuel et d’abus de pouvoir. À l’époque, l’établissement s’était vu reprocher la lenteur et la tiédeur de sa réaction.

Des affaires de ce type ont également eu lieu à l’étranger. Au début de l’année, un scandale a notamment éclaté au sein d’une université marocaine : dans la ville d’Oujda, un enseignant aurait imposé des fellations à des étudiantes en échange de bonnes notes. Et fin 2021, un syndicat britannique dénonçait l’atmosphère de harcèlement sexuel « endémique » qui régnait dans l’enseignement supérieur outre-Manche après qu’un rapport eut révélé qu’une salariée sur dix avait été victime de violences sexuelles au cours des cinq années précédentes.

Un tableau navrant

Les affaires qui font les gros titres de la presse sont peut-être les plus graves, mais elles n’en sont pas moins le reflet d’un problème général de sexisme latent. C’est à cette même conclusion que parvient Dounia Bourabain, doctorante à la VUB. À la suite d’une enquête portant sur les débuts dans le monde universitaire de cinquante jeunes chercheuses, elle révèle un système généralisé de « sexisme et de racisme ordinaires ».

Les femmes interrogées par Dounia Bourabain brossent un tableau pour le moins navrant de la situation. L’une d’entre elles raconte notamment que ses collègues l’ont accusée d’avoir eu un comportement aguicheur lorsqu’elle a rapporté l’agression sexuelle qu’elle avait subie de la part d’un supérieur. De fait, elle s’était « caressé les cheveux lors d’une conversation avec lui ». Une autre femme relate l’histoire d’un mail interne, au sujet d’un collègue masculin accusé par une autre personne d’avoir eu des remarques déplacées d’ordre sexuel : « tout le monde sait bien que ça ne partait pas d’une mauvaise intention ». Plusieurs femmes expliquent encore qu’on leur a implicitement fait comprendre qu’elles feraient mieux d’éviter de faire des enfants en début de carrière. « Il ne faut pas se voiler la face : bien sûr que le sexisme sévit toujours dans la sphère académique », résume Els Consuegra, professeure de pédagogie à la VUB et présidente de la Commission pour l’enseignement inclusif. « Ce n’est pas propre au monde universitaire. Et les femmes ne sont pas les seules concernées : d’autres groupes minoritaires subissent des discriminations. »

En raison de la position de dépendance dans laquelle se trouvent les jeunes chercheuses, les universités sont un terrain propice à ce type de comportements. Les chiffres prouvent que cette question mérite d’être creusée. Les femmes ont, en effet, toujours plus de mal que les hommes à faire carrière dans l’univers académique. Bien que 55 % des étudiants soient désormais des étudiantes, ce sont toujours les hommes qui constituent le gros du contingent des doctorants. Et plus les postes sont prestigieux, plus les différences sont marquées : le Conseil interuniversitaire flamand (VLIR) a ainsi calculé qu’en 2017, moins d’un quart des professeurs étaient des femmes.

Les universités se sont employées à corriger le tir ces dernières années. Elles tiennent désormais compte de la question de l’égalité des sexes et de la diversité dans le recrutement et ont, par exemple, mis en place des dispositifs permettant de dénoncer les comportements abusifs. Dounia Bourabain, que nous n’avons pas pu joindre pour recueillir ses commentaires, souligne, dans un article destiné au site web de la VUB, que se borner à ce type d’interventions structurelles n’a aucun sens : il est tout aussi essentiel d’agir sur l’environnement professionnel au quotidien.

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« Les mesures institutionnelles n’existent évidemment que par la grâce de ceux qui les mettent en place », analyse Leonie Heres-van Rossum, professeure d’intégrité à l’Université Érasme de Rotterdam. « Entre la personne qui souhaite signaler un comportement abusif et le service chargé de recueillir le signalement, il y a des collègues et des supérieurs. Les propos qu’ils peuvent tenir sur les comportements abusifs et les services de signalement ont un impact sur les personnes qui souhaitent s’y adresser et sur le fait même qu’elles sachent qu’ils existent. Si un service de ce type a été mis en place, mais que votre promoteur ne cesse de dire qu’on “en fait beaucoup trop” à ce sujet, vous serez forcément moins enclin à franchir le pas. »

Les supérieurs ont donc un rôle déterminant à jouer, estime Els Consuegra. Pour illustrer son propos, elle cite l’exemple d’une réunion organisée le lundi à 8 heures, c’est-à-dire au moment où elle amène ses enfants à l’école. « J’aurais pu simplement m’excuser de ne pas pouvoir arriver à l’heure. Mais j’ai préféré faire une remarque sur l’horaire choisi. En tant que supérieure, je veux montrer à mes assistants que quand quelque chose ne va pas, il faut le dire. »

Els Consuegra et Leonie Heres-van Rossum insistent toutes les deux sur le fait que ce n’est pas nécessairement aux jeunes chercheuses d’apporter une solution au problème. Leur entourage et leurs supérieurs peuvent également contribuer à faire bouger les choses. « Moi aussi, après l’annonce de vendredi dernier, je me suis demandé comment réagir en tant que supérieure », conclut Els Consuegra.

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