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10 juillet 2015

Electrabel : le scénario catastrophe

Temps de lecture: 4 minutes
Luc Barbe
Auteur
Thiphaine Booms
Traducteur Thiphaine Booms

 

Luc Barbé, spécialiste de l’énergie, se glisse dans la peau du patron d’Engie, la maison mère d’Electrabel. « Si nous pouvons une nouvelle fois mêler l’État belge aux intérêts de l’entreprise, nous sommes tirés d’affaire. »

Je suis profondément préoccupé par Electrabel, notre ancienne poule aux œufs d’or. Ces derniers temps, en effet, ma filiale belge court à sa perte. Sa part de marché a chuté de quatre-vingts à moins de cinquante pour cent en l’espace de quelques années. La réputation de notre entreprise est en ruine. Electrabel est aujourd’hui un nom de marque honni de nombreux responsables politiques, leaders d’opinion et consommateurs.

Le cœur du problème

Le problème majeur concerne mes sept réacteurs nucléaires. Désormais amortis – grâce aux bons consommateurs belges – ces réacteurs ont rapporté des fortunes pendant des années. Des bénéfices dont l’État belge, par le prélèvement d’une taxe spéciale, s’est toutefois adjugé une part non négligeable durant ces dernières années.

Le principal risque de ces prochaines années viendra de toute évidence du démantèlement de nos sept réacteurs et de la gestion des déchets nucléaires

À cela s’ajoute la découverte de fissures dans deux réacteurs nucléaires qui, par voie de conséquence, seront mis à l’arrêt définitif. Une perte considérable pour nous. Le parlement a décidé de prolonger la durée de vie de deux autres réacteurs, mais la ministre belge de l’Énergie a semé une telle pagaille au parlement que l’on s’attend bientôt à crouler sous une avalanche de procès.

Toute cette situation jette un voile d’incertitudes sur la prolongation de la durée de vie des réacteurs et le rendement de nos investissements. Le principal risque de ces prochaines années viendra de toute évidence du démantèlement de nos sept réacteurs et de la gestion des déchets nucléaires. Nous avons bien évidemment constitué des provisions à cet effet, mais il n’est pas dit que cela soit suffisant.

« Car les risques sont substantiels et m’angoissent profondément. »

Car les risques sont substantiels et m’angoissent profondément. La publication des chiffres exacts peut entraîner la baisse de notre notation. J’ose à peine y songer. D’ailleurs, les sommes en jeu sont colossales. Plus de 10 milliards d’euros !

Satanés Allemands

Il y a ensuite le contexte européen, avec des prix de l’électricité qui compliquent la tâche des grands opérateurs énergétiques traditionnels comme Engie. Le concurrent allemand Eon a, pour sa part, choisi l’offensive en se résignant à l’inévitable : scinder le groupe en deux entités. L’une de ces sociétés se concentre sur la production d’énergies renouvelables, les services et les réseaux énergétiques. Les activités du futur.

La deuxième société comprend quant à elle les divisions nucléaires et fossiles, l’héritage du passé, la « bad bank » de l’énergie. Je ne suis pas particulièrement germanophile – leur langue ! leur cuisine ! – mais dans le cas présent, il est évident qu’ils ont raison. Ils ont réussi un coup de maître qui leur ouvre de nouvelles perspectives prometteuses.

Car le monde de l’énergie se trouve à un moment charnière. Il ne nous reste plus aucune perspective à long terme si nous nous obstinons à miser sur une production énergétique centralisée, reposant sur les combustibles fossiles et le nucléaire, comme au siècle dernier.

Je souhaite devenir le leader de la transition énergétique en Europe. Pour Engie aussi, nous devons donc rompre avec le passé. Il nous faut cependant nous y prendre autrement qu’Eon. Trop transparente, la scission d’Engie en deux sociétés risquerait d’éveiller des soupçons chez les Belges.

Solution miracle

J’ai une solution bien meilleure : un retour vers les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix. Nous entremêlons les intérêts des autorités belges et ceux d’Electrabel. Ainsi, ce qui est bon pour nous, est bon pour elles, et ce qui est mauvais pour nous, l’est aussi pour elles.

L’entrelacement entre Electrabel et la classe politique belge a donné d’excellents résultats des années durant.

Un ministre belge réclame le renforcement des normes de sécurité relatives au démantèlement des réacteurs ou à la gestion des déchets nucléaires ? Cette demande fera grimper la facture de ces projets, baisser les bénéfices d’Electrabel et les autorités belges verront leurs rentrées d’argent diminuer substantiellement. Le ministre devrait remballer ses plans sur-le-champ.

L’entrelacement entre Electrabel et la classe politique belge a donné d’excellents résultats des années durant. Nous avons participé dans les intercommunales, et les communes dans Electrabel. Nous sommes venus ensemble, nous partirons ensemble. C’était mettre en commun les bénéfices, ou partager les pertes. Des années en or… Nous n’avions même pas besoin de faire du lobbying. Les bourgmestres s’en chargeaient pour nous : plus Electrabel faisait des bénéfices, plus leurs communes s’enrichissaient. Que demander de mieux.

Façades

Ma priorité des mois à venir : convaincre la classe politique belge de prendre une participation dans Electrabel. Afin qu’elle se retrouve pieds et poings liés à nous. Mais sans participation de l’État belge. Cela serait trop transparent et provoquerait moult débats.

« Fort heureusement, nos amis belges disposent de suffisamment de structures opaques que l’opinion publique n’associe pas directement à l’État. »

Fort heureusement, nos amis belges disposent de suffisamment de structures opaques que l’opinion publique n’associe pas directement à l’État. Comme par exemple la SFPI, Tecteo et Socofe. Plusieurs spécialistes belges s’accordent à dire qu’il s’agit en réalité de « bras armés » de l’État. Le grand public, cependant, n’y voit que du feu, si bien qu’il sera difficile de rallier un mouvement de résistance contre une participation de ces « bras armés » au capital d’Electrabel.

Ces organes jouissent par ailleurs d’une autonomie telle qu’un ministre n’aurait aucun mal à éluder les interpellations dans le parlement : « Cette participation s’inscrit dans l’autonomie de cet organe et ce serait, en tant que ministre, de mauvaise administration que de m’immiscer dans ce processus. Il va sans dire que j’utiliserai les instruments légaux et réglementaires dont je dispose pour surveiller de près le fonctionnement du marché de l’énergie. »

Autrement dit : avec ce type de constructions, aucun ministre n’a plus à craindre d’être mis en difficulté au parlement. Un argument de taille pour s’engager dans cette voie. Je m’étonne parfois de mon inventivité. Et de la naïveté de mes voisins du nord. Ils sont et restent des Belges. Des Belges tout à fait ordinaires.

Luc Barbé, ex-chef de cabinet de l’ancien secrétaire d’État à l’Énergie, O. Deleuze

Traduit du néerlandais par Thiphaine Booms

L’original en V.O. sur MO* 

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