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De plus en plus de tensions sociales en ville ?

Photo : Wikipedia (cc)

10 septembre 2015

De plus en plus de tensions sociales en ville ?

Temps de lecture: 3 minutes

La mixité sociale a beau être un cheval de bataille de nos responsables politiques, il se creuse dans les capitales européennes un fossé grandissant entre les revenus des riches et des pauvres. Comment y remédier ? Et est-ce nécessaire ?

Si on laisse la situation actuelle suivre son cours, les (grandes) villes offriront d’ici une dizaine d’années un paysage clairement balisé, avec des quartiers riches et pauvres bien délimités. Car dès qu’ils en ont la possibilité, les citadins déménagent vers des quartiers peuplés d’habitants au profil socioéconomique plus proche du leur. C’est ce qu’affirment des chercheurs néerlandais dans le nouveau rapport Socio-Economic Segregation in European Capital Cities.

Ils ont analysé l’évolution de la ségrégation sociale dans treize capitales européennes entre 2001 et 2011 sur la base de données sur les revenus et les emplois de leurs habitants.

Bien que dans la plupart de ces villes, il soit au goût du jour de faire du tapage autour de la « mobilité sociale », on constate que ces dix dernières années, la séparation entre les riches et les pauvres se fait de plus en plus nette. Madrid est la ville où la ségrégation urbaine est la plus forte, suivie, par ordre décroissant, par Tallinn, Londres, Stockholm, Vienne, Athènes, Amsterdam, Budapest, Riga, Vilnius, Prague et Oslo en queue de peloton.

La cause principale : le creusement des inégalités dû à la mondialisation, à la restructuration de l’économie et du marché du travail ainsi qu’aux politiques néolibérales. D’autres facteurs tels que l’appartenance ethnique et l’immigration jouent également un rôle, et l’on assiste dans certaines villes à une baisse des investissements dans le secteur locatif social.

Les chercheurs mettent en garde contre les effets pernicieux d’une telle situation. « Elle constitue potentiellement un terreau propice à l’incompréhension mutuelle et aux tensions sociales », affirme Maarten van Ham, professeur de rénovation urbaine à la faculté d’architecture de l’Université de technologie de Delft. « Les émeutes qui ont récemment éclaté à Paris, à Londres et à Stockholm sont indissociablement liées à l’existence de zones d’une extrême pauvreté dans ces villes. Notre étude montre que ce problème s’aggrave. »

Perte de compétitivité

Les chercheurs ajoutent que la ségrégation socioéconomique pèse également sur la compétitivité. Lorsque les habitants qui le peuvent quittent les quartiers où vivent principalement des groupes à faibles revenus, les villes sont plus exposées aux tensions sociales et deviennent moins compétitives aux yeux des entreprises qui envisagent de s’y établir.

Selon Van Ham, il faut éviter les situations extrêmes en réduisant les inégalités. Comment ? En investissant dans l’enseignement et la mobilité sociale. « La ségrégation résulte en partie de choix politiques. Nos responsables peuvent donc également inverser le processus. »

Ces résultats ne surprennent pas le sociologue spécialiste des villes Stijn Oosterlynck (Université d’Anvers) : Bruxelles et d’autres villes belges connaissent une situation similaire. « À tel point que certains groupes parmi les plus pauvres sont refoulés vers des villes de province. Nos responsables, qui poursuivent un idéal de mixité sociale sur le papier, ne font pas reculer les inégalités, qui sont pourtant la principale cause du problème. Au contraire : elles s’accentuent. »

Par ailleurs, la politique du logement des autorités flamandes comporte très peu de mesures correctives. « Cette politique consiste surtout à favoriser l’accès à la propriété. Le fait de laisser les citadins choisir l’endroit où ils vivent renforce la ségrégation. De plus, la question des logements sociaux suscite peu d’enthousiasme et ils sont trop peu nombreux dans les beaux quartiers : je pense à Londres, par exemple. Il n’existe pas non plus de plafonnement des loyers, comme c’est le cas à Berlin », analyse Oosterlynck.

Cependant, il comprend le point de vue des villes elles-mêmes. « Il est normal qu’elles se préoccupent de leurs recettes fiscales et donc qu’elles privilégient les classes moyennes. Mais ces fonds servent-ils à financer des mesures de lutte contre la ségrégation ? Les décideurs politiques s’en remettent plutôt à la “gentrification”. Pourtant, des études ont montré que ce phénomène ne porte pas ses fruits : la situation des habitants les plus défavorisés ne s’en trouve pas subitement améliorée. Ce qui fonctionne, en revanche, c’est d’offrir aux citoyens plus d’opportunités sur le marché du travail et dans l’enseignement et d’investir davantage dans les écoles de concentration. Or je constate que c’est rarement le cas. »

Toutefois, l’expert se garde de tirer des conclusions exagérément pessimistes sur les conséquences de la ségrégation. Car personne ne le souligne, mais les quartiers pauvres servent parfois de rampe de lancement à des citoyens qui y posent les fondations d’une vie meilleure avant de déménager. Les quartiers n’en tirent pas profit, mais leurs habitants si. « Il est logique que les gens préfèrent vivre entourés de personnes qui leur ressemblent », précise Oosterlynck. « Ce n’est pas forcément négatif, et les quartiers sont toujours différents. Telle zone est spécialisée dans le commerce ou les services, tandis que telle autre sera le premier échelon de l’échelle sociale. Tant que les responsables politiques veillent à ce que l’ascenseur social ne tombe pas en panne, je ne vois pas où est le problème. »

Par ailleurs, les recherches montrent que la ségrégation spatiale ne coïncide pas nécessairement avec la ségrégation sociale. « Il existe des enclaves ethniques où les citoyens s’élèvent par l’entrepreneuriat ou en se formant par leurs propres moyens », explique Oosterlynck. « Ils sont donc mobiles d’un point de vue social, même si ce n’est pas forcément le cas sur le plan spatial. Est-ce si grave ? Je pose la question. »

Article en V.O. sur De Morgen

Traduit du néerlandais par Sébastien Cano

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