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24·06·15

Bons Baisers de Grèce

Temps de lecture : 8 minutes
Marc Goemaere
Traducteur⸱trice Marc Goemaere

Bruno Tersago habite et travaille en Grèce depuis 2000. Tout a commencé par un blog, quelques articles sur ce site.  Bruno est par la suite devenu correspondant de la VRT. [Son livre: NDLR] « Groeten uit Griekenland » (Bon Baisers de Grèce) réfute les mythes et décrit le drame humain que l’Union européenne impose, au profit des banques françaises et allemandes, alors que nul ne touche à l’élite grecque.

Dès la deuxième page, Tersago en vient à l’essence de sa motivation pour ce livre : « Certes, certains n’ignorent pas que la majeure partie de l’aide d’urgence va à des banques allemandes et françaises. Mais peu savent que 11% seulement du plus grand prêt d’urgence de tous les temps profite aux Grecs mêmes. »

Avec « Groeten uit Griekenland », Tersago a composé un recueil de récits de gens de la rue, de mendiants et de chauffeurs de taxi, de médecins à la retraite qui ouvrent à nouveau les portes de leur cabinet, de vagabonds qui, il y a cinq ans à peine, avaient encore leur propre commerce, et d’oligarques qui se sont enrichis comme jamais auparavant sur le dos de politiciens corrompus et de complices de Bruxelles et d’autres capitales européennes… « Le tableau vivant d’une population étranglée ».

Ceci n’est pas un pays du tiers-monde.

En Grèce, les allocations de chômage « s’élèvent » à 360 euros par mois et sont limitées à douze mois. Par après, on ne touche plus rien. Zéro. De plus, s’il vous arrive de perdre votre emploi, au bout de deux ans vous perdez en plus votre assurance-maladie.

Les chiffres et les statistiques ne cessent de remonter à la surface, non pas dans des tableaux monotones et des analyses sèches, mais dans les récits de personnes comme vous et moi, à l’image du retraité Dimitris. Durant la saison, il récolte tous les jours les olives des arbres dans la ville. Ceci lui permet d’augmenter un peu sa pension de 450 euros, avec laquelle il nourrit sa femme et sa fille sans emploi qui est retournée vivre chez ses parents.

Antonis ne touche absolument aucune allocation de chômage, après avoir travaillé pourtant durant des années pour la ville d’Athènes. Or, cette dernière avait « oublié » de verser ses contributions sociales. Suivre les récits de gens évincés de leur maison faute de pouvoir payer leur loyer ou leur hypothèque.

« De telles choses s’avèrent particulièrement cyniques pour une génération de Grecs qui, pendant les années 1960 et 1970, ont été élevés avec l’idée qu’il ne faut absolument pas voter pour les communistes qui n’ont qu’une seule idée en tête : saisir votre maison. »

Rien de plus tragique et de cynique que l’histoire de Yiannis, qui surveille les bâtiments de la police financière, « l’instance qui poursuit le travail au noir et la fraude fiscale. » Il y gagne 520 euros par mois et son employeur ne verse pas de cotisation sociale. C’est aussi l’histoire de Niki qui travaille pour une chaîne de supermarchés qui a aboli les conventions collectives de travail.

Tersago brandit une plume sèche et se montre percutant. Les faits sont éloquents en soi. Ainsi il traite des milliers [de gens] qui, l’hiver venu, ne peuvent se permettre de payer le chauffage, l’UE ayant supprimé les subsides pour le combustible. Le verbe supprimer surgit régulièrement le long des récits de ce livre.

Une tragédie grecque

En 2005, la Grèce affichait l’un des plus faibles taux de suicides au monde. Depuis le début de la crise, la situation a totalement changé. Les jeunes n’ont plus aucune perspective dans leur propre pays. « Les estimations évoquent environ 120.000 nouveaux migrants depuis 2010. »

Étude après étude scientifique, force est de constater que la politique d’austérité s’articule exclusivement autour des restrictions sociales, alors que l’élite économique du pays n’est jamais en point de mire. Ceci ne peut que mener à la catastrophe humaine actuelle. Or l’UE ne cesse de poursuivre sur la même voie et d’imposer ses mêmes dictats qui ne mènent à rien. Et chemin faisant, les soins médicaux publics en Grèce glissent vers une situation tiers-mondiste, avec le consentement de « Bruxelles ».

Le précédent gouvernement grec avait réagi « comme il faut » face à la nouvelle tragédie et à la misère dans les hôpitaux publics. « Le Conseil Grec pour la Radio et la Télévision (ordonna) en janvier 2013 aux médias de ne plus montrer d’images de misère, sous peine d’une amende ».

D’accord, ce n’est pas vraiment honnête. Le gouvernement a bel et bien fourni des efforts afin d’améliorer les soins de santé… pour les étrangers qui en ont les moyens. En effet, les cliniques privées ont perdu beaucoup de patients grecs qui ne peuvent plus se permettre de s’y rendre et qui doivent se satisfaire d’hôpitaux publics moins bien équipés. Pour « venir en aide » aux cliniques privées, le gouvernement a donc décidé d’encourager le tourisme médical.

Clientélisme politique et corruption

Ceci dit, Bruno Tersago ne craint pas l’autocritique. Car bien des choses ont mal tourné en Grèce durant les années qui ont précédé 2008. Ainsi, les zones rurales se sont vidées, car les politiciens distribuaient à tour de bras des postes auprès des autorités dans la capitale.

La corruption sévit au point de toucher toutes les couches de la population. Or il existe d’importantes différences morales. Pour les gens au bas de l’échelle sociale – la plus grande partie de la population – la corruption représente une stratégie de survie, la différence entre la pauvreté et la précarité.

Mais pour ces « Autres », au sommet de la pyramide, la corruption constitue le carburant de la machine, qui les enrichissait déjà avant la crise. Et depuis la crise la machine tourne au quart de tour, voire même mieux encore qu’auparavant. Tersago nous narre également le récit de ces autres Grecs, avec leurs chiffres et leurs statistiques. Il leur donne amplement la parole dans la deuxième partie de son ouvrage, intitulée tout simplement « Eux ».

Les cadeaux des colonels

L’UE n’a toujours pas exigé l’abolition de l’exemption fiscale des armateurs. « Les accords faits durant la période du 21 avril 1967 au 23 juillet 1974 (l’époque du régime fasciste des colonels) qui ont exempté les propriétaires de navires de tout impôt, demeurent toujours en vigueur. »

Le pot-pourri qui réunit la politique et le monde des affaires est tellement dense  qu’il n’est pour ainsi dire pas possible de parler d’univers à part. Tersago en dresse un rapport extrêmement détaillé, qui se lit comme un procès-verbal accessible d’un juge d’instruction. Ne cherchez pas de détails dans notre compte-rendu de ce livre, il vous suffira de lire ces quelques noms : Melissanidis, Marinakis, Kyriakou, Vardinoyiannis, Bobolas, Psycharis, Alafouzos. Découvrez ensuite leur histoire dans le livre. Ruminez alors leurs « chiffres ». Cet ouvrage a été écrit par quelqu’un qui connaît profondément la Grèce.

La fraude fiscale : un sport national

Pavoiser en Grèce avec des liasses de billets semble encore être plus normal que d’utiliser des cartes bancaires. De simples affaires, comme détecter des piscines privées ou des circuits d’argent noir, rien ne semble plus simple. Certainement pas en Grèce. Ce pays dispose d’un cadastre des propriétés immobilières qui n’a plus été actualisé depuis 1970. En fait, ce pays n’a pas de cadastre digne de ce nom.

Les médecins déclarent 5.000 euros de revenus auprès des instances fiscales, tout en habitant dans des quartiers chers de la ville et en fanfaronnant dans une Porsche Cayenne (la version la moins chère revient à 86.000 euros).

De fil en aiguille, Tersago met à plat un mythe d’un tout autre ordre. PASOK est l’un des deux partis qui, avec les conservateurs de Nea Demokratia (ND), a alterné au pouvoir depuis la chute de la dictature en 1974.

PASOK est l’acronyme grec de « Mouvement socialiste panhellénique ». « Certes Andreas Papandreou (le fondateur de PASOK et père de Georgos Papandreou) avait peu d’affinités avec les autres partis socialistes européens. Bon nombre d’analystes grecs affirment même qu’il ignorait jusqu’à la signification du terme socialisme. »

Privatisons le ciel et la terre

Le chapitre « Bezetting » (Occupation) ne traite pas de la Deuxième Guerre Mondiale. « C’est l’histoire de quelques comptables anonymes qui débarquent un beau jour de leur avion venant de Bruxelles, et qui font mainmise sur l’économie d’un pays souverain… C’est aussi le récit de politiciens qui approuvent le document [du Mémorandum  fixant les conditions des prêts: NDLR] de plus de quatre cents pages sans l’avoir lu, allant de la privatisation du ciel et de la terre à une population pressée comme un citron. »

Prenez les affirmations de ce politique à la lettre : « Ainsi le ministre de l’Ordre Public [Ministère de l’Intérieur: NDLR] de l’époque, Chrysochoïdis, qui était chargé de mettre en œuvre le Mémorandum, déclara à la télévision qu’il avait signé le texte sans l’avoir lu. »

Le résultat de l’ « austérité » européenne est proprement hallucinant. Même pour le plus averti des lecteurs, le livre constitue une confrontation. Comment cela a-t-il pu se produire sans que nous ne protestions ?

Ce que Tersago décrit n’est ni plus ni moins que l’abolition d’une démocratie et de sa plus grande réalisation, l’Etat social – notons de manière ironique que « démocratie » et ‘social’ sont des mots d’origine grecque (à l’instar du terme ‘ironique’).

Non pas qu’il s’agisse d’un secret. Les protestations du peuple grec sur la Place Syntagma et la répression brutale à Athènes ont fait le tour du monde.

Dans son ouvrage, Tersago s’offre aussi le temps de réfuter toutes sortes de rumeurs qui circulent au sujet de la Grèce et des Grecs. Ainsi, les Grecs ne paieraient pas les péages d’autoroute. Or cette histoire en cache une autre qui met sous un jour différent cette forme de désobéissance civique.

Les Grecs doivent payer pour des subventions que des entreprises privées perçoivent afin de construire de nouvelles routes. Ces autoroutes à péage sont toutefois construites de telle manière qu’il n’existe pas de routes alternatives. À bien des endroits, la route à péage est la seule à emprunter.

Même pour de courts déplacements, les automobilistes sont contraints de passer par le péage, par exemple pour se rendre au supermarché ou pour aller prendre les enfants à l’école. Les recettes du péage ne sont même pas destinées à l’entretien de ces routes. Les contrats de privatisation stipulent littéralement que les nouveaux propriétaires sont libres d’affecter les bénéfices des péages à leur guise.

Une fois que les autorités publiques ont décidé d’allouer des subsides aux entreprises afin d’engager du personnel, ces mêmes entreprises procèdent à l’embauche de personnel sans salaire. Inutile, disent-elles, car les subsides sont un fait définitif. Aucune sanction ne s’en suit. Refuser un emploi pour ce motif est en revanche impossible. On perd alors tous ses droits sociaux, aussi modestes soient-ils.

Syriza ou l’extrême droite

Dans toute cette misère, les Grecs sont loin de baisser les bras. Marchés ruraux, soupes populaires, trocs, ateliers de réparation, les Grecs adressent un pied de nez au système et ils se débrouillent. Il existe même une « time bank » où les gens peuvent s’échanger le temps qu’ils consacrent à autrui pour telle ou telle chose. Les entreprises en faillite se poursuivent en autogestion.

À l’opposé, on voit les grandes entreprises minières étrangères qui, chapeautées par l’Europe, transfèrent leurs bénéfices vers d’autres pays membres où ils ne payent que peu ou pas d’impôts.

Le livre s’achève par une vision sur l’extrême-droite en Grèce.  Tersago nous met en garde : si Syriza échoue, il se pourrait très bien que cette extrême-droite remporte les prochaines élections.

« Si ce livre contribue à amorcer une réflexion, mon objectif aura de toute façon été atteint. »

Pari réussi pour Bruno Tersago avec « Groeten uit Griekenland ». Après avoir lu cet ouvrage, il est impossible de feindre l’ignorance sur la tragédie humaine qui frappe la population grecque.  Pour ceux qui ont lu le livre et qui persistent à soutenir la politique néolibérale des institutions européennes, le résultat des courses est simple : plus pour nous, rien pour les autres.

Beaucoup dépendra du soutien et de la solidarité dont bénéficient les Grecs d’en-bas, non pas des gouvernements, mais des citoyens d’Europe. Pour mettre en branle cette solidarité, il faut en premier lieu d’autres informations que celles que nous lisons, entendons et voyons chaque jour dans les médias dominants. Ce livre représente une puissante arme dans la lutte pour une autre Europe.

Grâce au correspondant qu’est Bruno Tersago, la Flandre et les Pays-Bas bénéficient d’un portrait unique d’un ‘Grec’ en Grèce que même les correspondants étrangers les plus chevronnés ne sauraient égaler. Son style est en outre des plus agréables. Point d’analyses sèches, mais des récits humains illustrés par des chiffres et des statistiques.

Ce livre mériterait d’être traduit en français, en anglais, et dans toutes les langues de l’Union. Le grec y compris.

Lode Vanoost, traduit pour Daardaar par Marc Goemaere

L’original sur De Wereld Morgen

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