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photo cc Carolien Coenen

21 juillet 2018

« Le Roi Philippe n’y arrivera pas. » Ah bon ?

Jan Segers
Auteur
Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

« Il n’y arrivera pas. » Cette sentence cruelle, prononcée en 1991 par Herman Liebaers, alors Grand Maréchal de la Cour, concernait Philippe, à l’époque trentenaire, célibataire, incapable de communiquer et ignorant tout des réalités du monde. Liebaers avait déploré, à l’occasion d’un entretien avec le journaliste Yves Desmet, que le prince héritier n’était pas fait pour le trône. Et pourtant, Philippe est devenu roi. Vingt ans plus tard que prévu, certes, mais il valait mieux attendre le départ à la retraite d’Albert.

Philippe est devenu roi comme ça, sans rien faire. Car telle est bien la règle dans une monarchie : pour obtenir le poste, il n’y a aucune qualification requise, si ce n’est d’être le fils reconnu de son père. Pas besoin de briller intellectuellement, de faire preuve d’une intelligence émotionnelle hors du commun, ni d’avoir le charisme inhérent à la fonction de Chef d’État. C’est un plus, bien entendu, mais ce n’est pas indispensable. Ce sont donc des atouts sur lesquels Philippe, aujourd’hui marié, 58 ans, père de quatre enfants, ne peut pas compter. Mais qu’à cela ne tienne : après cinq ans de règne, il convient de se poser la question : « Comment ça, il n’y arrivera pas ? » Même les plus sceptiques le reconnaissent aujourd’hui : oui, il y arrive bel et bien. Depuis 1991, Philippe a évolué, comme tout un chacun. Il a muri, comme les meilleurs vins : lentement, mais sûrement. En 2018, cinq années sans accroc après son accession au trône, même les républicains reconnaissent qu’ils s’attendaient à bien pire. Donc non, Philippe n’est pas un mauvais roi.

« Ces cinq dernières années, le Roi Philippe est devenu ce qu’il n’avait jamais été auparavant : une personnalité. »

Il y a peu, votre journal a publié les résultats d’un grand sondage mené auprès des Flamands, Bruxellois et Wallons afin d’évaluer le parcours de Philippe. Pas moins de 59 % des Flamands ont accordé à l’évolution du roi une évaluation favorable à très favorable.   37 % n’ont pas constaté d’évolution et 4 % des sondés sont restés sans opinion. Même les électeurs de la N-VA approuvent. Ces résultats remarquables en disent long sur la manière dont le roi Philippe exerce ses fonctions. Tout le mérite lui revient, ainsi qu’à la compétence, à l’expérience et à la sagesse de ses conseillers. Mais ces chiffres en disent encore plus long sur les attentes des Flamands lors de son couronnement en 2013. Ils avaient gravé sur le front du nouveau roi la fameuse sentence : « Il n’y arrivera pas. » Depuis lors, Philippe a agréablement surpris les Flamands. L’aurait-on sous-estimé pendant toutes ces années, depuis 1991 ? Non, probablement pas. Il apparaîtrait qu’il existe des fonctions pour lesquelles la maturation doit durer 53 ans. C’est le cas de la fonction royale pour le prince Philippe. Il faut dire que sur notre marché de l’emploi, il aurait bien fait modèle pour une publicité du Forem.

Ces cinq dernières années, le Roi Philippe est devenu ce qu’il n’avait jamais été auparavant : une personnalité. Du côté de Laeken, on murmure que c’est surtout grâce à Mathilde, qui, du jeune homme qu’il était, a fait un homme. Au palais, depuis ses jeunes années, c’est elle qui porte la culotte – au sens figuré mais aussi au sens propre, heureusement. Toutes celles et ceux qui l’accompagnent lors de ses missions l’apprennent à leurs dépens : Mathilde n’est pas Maxima des Pays-Bas. Sous son air angélique se cache un caractère que l’on pourrait qualifier de… disons… complexe. Mais ensemble, ils forment, en tout cas, vu de loin, le couple de parents idéal pour des enfants qui, d’après ce qu’on dit, ressemblent à tous les enfants du 21e siècle. La princesse héritière, Elisabeth, atteindra bientôt les 17 ans et chaque séance de photos confirme les paroles de son père à sa naissance : « C’est une vraie petite femme. » Si le Palais appliquait les principes de la réforme des pensions du gouvernement Michel, il resterait au roi Philippe huit ans de règne, jusqu’à ses 66 ans. D’ici là, la « vraie petite femme » sera devenue une femme.

Elisabeth aura alors 25 ans, c’est-à-dire plus que son grand-oncle Baudouin lorsqu’il fut couronné. Ce qui aurait été trop tôt pour le père n’est pas spécialement trop tôt pour la fille. (Quasi) tout dépendra de l’évolution du Royaume d’ici 2026. Quelle Belgique Philippe laissera-t-il à sa fille ? Le pays aura-t-il atteint sa forme définitive ou bien sera-t-il devenu un volcan menaçant constitué de trois régions et communautés incapables de se comprendre ? Sa dette immense, sa capitale indivisible et ses Diables rouges talentueux suffiront-ils à sauver les meubles de la maison Belgique pour le meilleur et pour le pire ? Aujourd’hui, bien malin qui pourrait le prédire. Dans ces circonstances, le roi n’a pas vraiment de rôle à jouer, si ce n’est celui d’observateur. Le roi a beau ne pas être un sujet, il n’en est pas moins un objet passif. Comme il a bien compris tout cela, il agit en conséquence, ce qui fait de lui un monarque intelligent.

« Ne servir à rien, voilà en quoi il excelle. Surtout, ne pas faire la différence. C’est tout ce qu’on lui demande. Et en cela, il faut reconnaître qu’il frise la perfection. »

Penchons-nous sur le bilan provisoire de son règne. Philippe est un bourreau de travail, à la différence de son père, âgé aujourd’hui de 84 ans, qui n’a jamais été un grand bosseur et qui depuis sa démission, se laisse porter au gré des flots, tentant tant bien que mal de dilapider sa pension annuelle avec sa chère et tendre. Philippe, lui, accueille le monde entier et voyage inlassablement de Davos à Pékin, emportant avec lui les discours qu’il a rédigés ou plutôt qu’il a fait rédiger. Reste à savoir ce que toutes ces pérégrinations apportent à la société. Peu, est-on tenté de penser. Rien, parfois. Mais quelle importance, finalement ? On sent bien que Philippe a envie de jouer un rôle sur le plan social ou politique. Mais paradoxalement, là où il sert le mieux son pays, c’est quand il ne fait rien d’important, comme il le fait depuis cinq ans. Ne servir à rien, voilà en quoi il excelle. Surtout, ne pas faire la différence. C’est tout ce qu’on lui demande. Et en cela, il faut reconnaître qu’il frise la perfection.

En sa qualité de prince héritier, Philippe passait pour un casse-cou, un conducteur fantôme. À plus d’une reprise, il a confondu sa fonction avec celle d’un homme politique. Mais depuis qu’il est roi, il ne se mêle plus jamais de politique. Ce que fait un souverain a moins d’importance que ce qu’il ne fait pas. Et cela, Philippe l’a bien compris. En cinq ans, il n’a pas fait le moindre faux pas. Pas la moindre polémique à son sujet. Il s’est comporté en son royaume comme un bon arbitre : impartial, discret, presque invisible. Sans jamais taper du poing sur la table comme le faisait son père, et sans lancer la moindre pique contre le séparatisme masqué. Les discours de Philippe, qui visent à plaire à monsieur tout-le-monde, sont inoffensifs, et c’est ce que l’on attend d’un roi. Le discours du 21 juillet n’y fera pas exception. Il y a fort à parier qu’on y entendra parler des Diables rouges, qui illustrent si bien le talent, la cohésion et la diversité dont peut faire preuve notre petit mais beau pays. Et il aura bien raison. Mais Philippe ne s’aventurera pas au-delà de ces lieux communs. Et il aura toujours raison.

Bien sûr, nous trouverons toujours des Belges qui estiment qu’il pourrait aller plus loin. Qu’il pourrait faire preuve d’un peu plus d’inspiration, d’enthousiasme, de spontanéité dans l’exercice de ses fonctions, à l’instar d’un Willem-Alexander ou d’un Macron. Et il le fait parfois, même c’est tout sauf naturel pour lui. Le jeune manche à balai de l’époque fait, certes, de plus en plus penser à un véritable être de chair et d’os, mais Philippe ne deviendra jamais un Prince Carnaval. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’on lui demande, car son frère est déjà payé pour ça.

Les cinq premières années de règne de Philippe se sont déroulées sans accroc. Mais qu’en sera-t-il de la sixième ? Les élections de 2019 approchent. Pendant cinq ans, la N-VA républicaine et séparatiste a accordé une paix royale à Philippe. Et même plus encore : la Belgique a modifié le parti de Bart De Wever plus en profondeur que la N-VA n’a modifié la Belgique. Les ministres N-VA gèrent ce maudit pays non seulement le mieux qu’ils peuvent, mais en plus, ils y prennent plaisir.

Mais quid de 2019 ? Que se passera-t-il si la Flandre et la Wallonie forment rapidement des gouvernements qui permettront à De Wever de tranquillement constater qu’au contraire, en Belgique et à Bruxelles, rien ne va plus ? Que fera Philippe ? Tapera-t-il du poing sur la table après des mois de silence, comme son père, pris de panique pour son royaume ? Peut-être qu’on n’en arrivera pas là, et que la N-VA offrira un nouvel armistice de cinq ans au roi. Philippe est préparé à tout. Il se concerte d’ailleurs régulièrement avec le Premier ministre. Ils discutent ensemble de leurs soucis respectifs. Le problème, c’est que les cinq prochaines années annoncent assurément davantage de soucis que les cinq dernières. Bonne chance, Sire.

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