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23 juin 2016

Ramadan: vers une révolution écologique musulmane?

Warda El-Kaddouri suggère de profiter du ramadan pour méditer non seulement sur la religion, mais aussi sur la façon dont il peut nous inciter à adopter un mode de vie plus écologique. Pour notre éditorialiste, ce mois de jeûne peut être le point de départ d’une révolution musulmane écologique. Et elle compte bien en faire partie.

« Comment tu te sens ? » m’a-t-elle demandé.
« Que veux-tu dire ? », ai-je répondu.
« Qu’est-ce qui a changé en toi ? »

Assises dans le train de Gand, ma collègue et moi partons pour une nouvelle journée de travail, comme toutes les autres. On en vient à parler du ramadan. Je m’attends aux sempiternelles questions sur la faim et la soif ou aux éloges du type : « tu as du mérite, moi, je ne tiendrais pas le coup ». Ce sont des questions bien légitimes, auxquelles je réponds volontiers. Mais personne ne m’a jamais demandé comment je me sentais pendant cette période ou si je me sentais différente. Il m’a donc fallu réfléchir un moment. Après quelques secondes de silence, j’ai fini par répondre : « Je me sens plus sereine. »

Le jeûne est une notion quasi universelle. Les gens s’abstiennent de manger ou de boire pour diverses raisons : une opération imminente, une allergie incommodante, une grève de la faim, un régime « bikini » aux promesses douteuses. Mais dans l’esprit de la plupart d’entre nous, le jeûne évoque probablement l’abstinence par conviction religieuse, et des concepts chargés de signification confessionnelle tels que la maîtrise de soi, la purification et la méditation, que la religion associe à la vertu et au pêché, au bien et au mal.

Si je me sens plus sereine ce mois-ci, ce n’est pas uniquement le fait de ma retraite spirituelle. Pour moi, la période de jeûne implique également une prise de conscience de ce que nous mangeons et de la façon dont nous le mangeons. Le jeûne m’offre une occasion de réfléchir à l’alimentation, à la fois du point de vue de la santé et de l’écologie. C’est d’ailleurs sur ce terrain que le jeûne chrétien a misé ces dernières années en proclamant la « Journée sans viande », qui a connu le succès que l’on sait. L’écologie, c’est la nouvelle tendance.

Quand vous n’avez que cinq heures pour ingérer vos substances nutritives pour toute une journée – qui plus est à une heure où vous préféreriez dormir à poings fermés – vous êtes obligé de réfléchir à la meilleure façon dont votre corps peut absorber l’énergie nécessaire. Que vaut-il mieux éviter ? Qu’est-ce que je préfère manger tôt le matin et tard le soir ? Puis-je poursuivre une activité physique, continuer à faire du sport ? Comment rester hydratée ?

Il ne faut pas sous-estimer la force et la résistance du corps humain. Une nouvelle étude de la KU Leuven a montré que, pendant le jeûne du ramadan, la faculté de concentration était meilleure. D’autres études ont révélé d’autres avantages. Mais nous préférons fermer les yeux. Car c’est affaire de religion. C’est l’islam. C’est donc forcément un peu rétrograde. La société préfère se tenir à l’écart de toute contribution positive éventuelle.

Il est difficile de mettre des mots sur la sensation procurée par la première gorgée d’eau fraîche, la première cuillérée chaude d’harira, ou la première bouchée de datte sucrée, après avoir jeûné pendant près de 19 heures. La gratitude rend modeste. La datte est d’ailleurs souvent le sujet de débats enflammés autour de la table de la salle à manger, concernant le boycott des produits israéliens provenant des territoires palestiniens occupés. Au fond de moi, j’espère que mes congénères musulmans banniront de leur table, avec une détermination tout aussi farouche, la pâte de chocolat à l’huile de palme, les boîtes de thon et les œufs de batterie, comme ils le font pour les dattes medjoul israéliennes. Ou encore la viande halal, qui ne l’est que de nom parce que l’industrie de la viande, étant ce qu’elle est, ne peut offrir à aucun animal l’espace et l’alimentation prescrits par la religion. À ce niveau-là, je veux bien afficher un certain fondamentalisme.

Le ramadan peut offrir une opportunité de réfléchir aux responsabilités que l’on veut assumer en tant qu’individu, dans un cadre de vie qui souffre de nos systèmes de production et de consommation non durables. Prenez le temps nécessaire pour réfléchir à ce que vous mettez dans votre bouche, comme avec la datte. Vous pouvez le faire par respect de la Création d’Allah ou d’une écologie inspirée par l’éveil spirituel. Ou les deux.

La première année où j’ai participé à la « Journée sans viande », j’ai essayé de réduire ma consommation de viande. La deuxième année, je l’ai complètement rayée de mon menu et la troisième, le poisson a suivi. Je me sentais plus sereine. J’avais un peu purifié ma conscience. Et ma collègue ? Elle jeûne aussi pendant le ramadan et suit pendant trente jours un régime végétalien au lieu de végétarien. C’est une révolution islamique à laquelle je participe volontiers.

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