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Vivaldi : le chagrin des présidents de la particratie
06·01·21

Vivaldi : le chagrin des présidents de la particratie

Temps de lecture : 6 minutes Crédit photo :

Photo by Dylan Clifton on Unsplash

Auteur⸱e
Dominique Jonkers
Traducteur Dominique Jonkers

Le gouvernement De Croo serait-il, pour les partis traditionnels, la dernière chance de reprendre du poil de la bête ? Ils ont le choix : continuer de se ratatiner, et retomber à 10 %, soit reprendre pied.

« Avec une politique combinant dépenses et centralisme étatique, ce qu’Alexander De Croo dirige aujourd’hui n’est pas une coalition violette, mais un gouvernement de gauche », laisse tomber un libéral qui a bien connu les beaux jours du gouvernement arc-en-ciel de Guy Verhofstadt. En même temps, remarque un socialiste présent, lui aussi, à l’époque Verhofstadt, on voit les socialistes se défaire de formes et d’idéologies anciennes.

Drôle d’animal, donc, que ce gouvernement De Croo, qui n’est pas libéral et dont les ministres socialistes ne sont pas vraiment socialistes.

Drôle d’animal, donc, que ce gouvernement De Croo, qui n’est pas libéral et dont les ministres socialistes ne sont pas vraiment socialistes. Si la coalition violette ne se délite pas du fait de ses divisions, l’attention particulière qu’elle porte à la relance pourrait bien être son ciment. De même que l’« État social actif » de Frank Vandenbroucke (sp.a) était la bannière derrière laquelle se rangeait, à l’époque, le gouvernement Verhofstadt.

L’année 2021 sera une année de transition compliquée, marquée par le coronavirus. Cela dit, les socialistes – et certainement le Parti Socialiste – trépignent d’impatience à l’idée de prendre l’initiative dans la phase suivante : la relance. En choisissant Pierre-Yves Dermagne et Thomas Dermine, le président Paul Magnette a d’ailleurs mis en première ligne les figures de proue du « nouveau PS », censés faire de la bonne gouvernance et du redressement économique les atouts majeurs du PS. Karine Lalieux pourrait alors profiter de l’accalmie pour s’attaquer à la réforme des pensions, restée en rade sous la Suédoise.

Le rêve inavoué des socialistes consiste à faire de la relance un point de basculement et à renouer avec les gains de productivité qui ont été perdus les années précédentes. En l’occurrence, l’idéologie serait subordonnée à l’efficience économique.

Ce qui manque au CD&V, c’est une figure de proue.

Chez les démocrates-chrétiens aussi, on ressent de bonnes vibrations, après une longue période de doute. On compte bien voir le gouvernement Vivaldi mettre en place une politique centriste, ce qui convient parfaitement au CD&V. Reste à savoir si la « bonne gouvernance » sera un argument suffisant pour que le parti puisse se redonner un visage. Selon un ancien président, ce qui manque au CD&V, c’est une figure de proue qui, comme Kris Peeters, Yves Leterme ou Jean-Luc Dehaene, aurait les épaules assez larges pour porter le parti.

La nouvelle venue, Annelies Verlinden, est un excellent élément, mais elle n’a pas encore les épaules qu’il faut. Quant à la leading lady Hilde Crevits, son aura, tout comme celle du gouvernement flamand, est quelque peu érodée. Ni le ministre président flamand Jan Jambon (N-VA) ni le numéro 1 libéral du gouvernement flamand, Bart Somers, n’apportent à leur parti ce qu’on attendait d’eux.

Quant à Joachim Coens, le nouveau président du CD&V, il aimerait beaucoup se poser en locomotive de son parti, comme Conner Rousseau au sp.a. Mais ça sonne faux, comme sonnait faux la tentative ébrieuse de chant de Noël qu’il a postée sur les réseaux sociaux. Il montre trop son envie d’être Rousseau et de récolter autant de likes que lui.

Conner Rousseau va repousser Groen à deux doigts du seuil électoral ; quant au PVDA, il le renverra dans les limbes.

Les verts, eux, regardent Conner Rousseau avec un mélange d’angoisse et d’admiration, car il est bien placé pour redonner au sp.a le leadership de la gauche. C’est ce que prédit un autre président de parti : « Conner Rousseau va repousser Groen à deux doigts du seuil électoral ; quant au PVDA, il le renverra dans les limbes ».

Pour les verts, la participation au gouvernement est une chance unique de se rendre fréquentables et de dépasser les slogans. Leur casting au sein du gouvernement (Tinne Van der Straeten et Petra De Sutter) est bon. Mais elles ne feront oublier à personne que chez Groen, ceux qui sont à l’origine de la victoire à la Pyrrhus du parti sont toujours aux commandes.

« C’est nous, les présidents, qui dirigeons l’orchestre Vivaldi  »

De tous les présidents de la Vivaldi, les seuls à avoir conservé leur poste sont Jean-Marc Nollet et Meyrem Almaci (Écolo). Et celle-ci ne semble pas comprendre qu’il est temps de faire de la politique autrement. Lors d’une interview accordée en fin d’année au site d’information Business AM, elle a asséné que « c’est nous, les présidents, qui dirigeons l’orchestre Vivaldi ». Alors que le gouvernement, justement, doit s’affranchir des luttes politiciennes s’il veut éviter de sombrer, comme la très chamailleuse coalition suédoise, en raison de ses propres divisions.

Car ces divisions, le président de la N-VA, Bart De Wever, les attend impatiemment. D’après lui, le gouvernement Vivaldi ne tient que par des rustines et quelques bouts de ficelle, et on le verra clairement, dit-il, dès que la gestion de crise aura laissé place à une politique de relance. C’est à ce moment que remonteront à la surface les contradictions qui opposent la gauche et la droite du gouvernement De Croo. « Il nous suffit de persévérer et de patienter. Les opportunités sont là et seront là », martèle-t-on à la NV-A, comme pour se redonner du cœur au ventre.

Même Bart De Wever n’est plus ce qu’il était.

Même Bart De Wever n’est plus ce qu’il était. Alors qu’il connaît parfaitement les points faibles à exploiter, comme la sortie du nucléaire ou la taxe sur comptes-titres 2.0, il n’a guère produit de résultats jusqu’ici. Au sein du gouvernement De Croo, on sait parfaitement que le danger, c’est la désunion ; alors on serre les rangs. Cela sera-t-il encore possible dans le monde post-coronavirus ? La question est posée.

Selon un vieux routier du CD&V, ce qui différencie ce gouvernement de ceux qui l’ont précédé, c’est l’existence, aujourd’hui, d’une « culture de la concession ». « Contrairement à ce qui se passait entre les partis qui constituaient la Suédoise, on s’accorde des concessions. » Ces partis étaient concurrents pendant la lutte électorale visant à convaincre l’électeur de centre droit. Le danger, pour les partis de la Vivaldi, c’est qu’ils commencent à se tirer dans les pattes pour gagner l’électeur de centre gauche.

L’autre danger, c’est que les libéraux ne se satisfassent pas du 16 Rue de la Loi. C’est ce qu’on entend dans certains cercles libéraux : « Alexandre De Croo est un excellent Premier ministre, mais sa politique est à l’opposé de l’idéologie libérale : il n’y est question que d’aides publiques et de limitation des libertés. L’Open VLD pourrait bien glaner quelques pour-cent grâce à la « prime au sortant », mais la route est encore longue, et le parti ne pourra rien construire s’il poursuit sa politique actuelle. »

Une blessure à vif subsiste au sein de l’Open VLD

Dès que le coronavirus aura disparu de notre quotidien, l’Open VLD risque de se retrouver Gros-Jean comme devant. Dans ce cas, le triumvirat (Alexander De Vroo, Vincent Van Quickenborne et Egbert Lachaert) pourrait bien éprouver quelques difficultés à garder le contrôle des troupes libérales. C’est qu’une blessure à vif subsiste au sein de l’Open VLD : c’est Egbert Lachaert et Alexander De Croo qui ont initialement bloqué le scénario arc-en-ciel. Ils ont ensuite pris la main au sein du parti pour finalement monter à bord de la formule Vivaldi.

Il se chuchote donc que pour les libéraux, beaucoup dépendra du sérieux de la réforme fiscale qui se prépare. « S’il parvient à la mettre sur les rails, et si elle récompense le travail et la productivité, le parti pourra se présenter aux élections la tête haute. Mais est-ce possible dans la coalition actuelle ? », s’inquiète un libéral.

Les libéraux francophones n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent

Il s’agirait également de connaître la position qu’adoptera le président du MR, Georges-Louis Bouchez. En effet, avec la politique gouvernementale actuelle, les libéraux francophones n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Et le fait d’avoir le 16 Rue de la Loi ne suffit pas à compenser cette frustration. Au contraire, la présence de De Croo au poste de Premier ministre limite le champ de manœuvre des libéraux francophones au sein du gouvernement. Bouchez devra lui aussi parvenir à redonner une identité à son parti.

Pour l’opposition, il ne reste qu’à espérer que le gouvernement De Croo échoue. Cela suffira à faire survivre le sentiment d’insatisfaction qui, selon un ancien président de parti, fut déterminant pour l’élection de 2019. Le gouvernement De Croo ne peut se libérer de cette menace qu’en menant une politique disruptive.

La coalition Vivaldi doit bloquer la progression des extrêmes

Pour réussir, la coalition Vivaldi doit bloquer la progression des extrêmes, à savoir le Vlaams Belang en Flandre et le PTB en Belgique francophone. Même si, pour l’instant, la réussite de la Vivaldi pourrait d’abord se traduire par une perte de vitesse pour la N-VA.

De Wever s’y prépare et espère que l’histoire se répète. Il veut que la N-VA débauche les derniers libéraux de l’Open VLD en tentant de séduire les entrepreneurs, comme elle l’a si bien fait lorsqu’elle était dans l’opposition sous le gouvernement Di Rupo. Mais les temps ont changé. La N-VA elle-même est actuellement en proie à un malaise : elle se retrouve coincée entre un Vlaams Belang qui progresse et des partis traditionnels, « dont elle a davantage besoin qu’eux n’ont besoin d’elle », explique un membre de la Vivaldi.

« De Wever se fait dépasser à la fois à gauche et à droite. Il ne parviendra à revenir que si les autres commettent de lourdes erreurs. La N-VA ne pourra trouver son salut que dans des querelles intestines au sein du gouvernement en 2023, ou dans une réforme fiscale mal ficelée – à condition que le Vlaams Belang, par gloriole, se laisse aller à des excès. Mais ça fait beaucoup de « si » », souligne le vivaldiste.

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