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Un Premier francophone pour réconcilier les Flamands ?
29 mai 2015

Un Premier francophone pour réconcilier les Flamands ?

Temps de lecture: 6 minutes

Le 25 mai 2015, cela faisait un an que les élections ont eu lieu. Dave Sinardet fait le point sur le début du gouvernement Michel et les résultats obtenus. Il analyse également les forces politiques qui provoquent l’(in)stabilité de ce gouvernement hors du commun.

Lors de sa formation, le gouvernement Michel semblait tenir sur des fondations instables.
Soyons honnêtes : un gouvernement belge composé d’un seul parti francophone (qui n’est même pas le plus grand) ainsi que d’un parti nationaliste flamand dont l’image est désastreuse de l’autre côté de la frontière linguistique et aucun parti ne fait le pont avec les gouvernements fédérés francophones. Tous ces ingrédients avaient à priori le goût d’instabilité et de conflit.

Pourtant, le gouvernement Michel semblait aussi pouvoir reposer sur quelques fondations solides. Soyons honnêtes : un gouvernement composé de partis de (centre-) droit, proches sur le plan socio-économique, l’absence du Parti socialiste qui bloquait les réformes selon beaucoup de politiques flamands et quatre ans sans élections à l’horizon. Tous ces ingrédients avaient à priori le goût de stabilité et de réforme fondamentale.

Pourtant, dans les deux cas, nous voici devant un plat auquel nous ne nous attendions pas. Bien au contraire. L’instabilité et les conflits sont bel et bien présents dans le gouvernement, mais ils viennent d’endroits inattendus.

Parcourons ce que ces ingrédients ont permis de concocter, en commençant par ceux qui semblaient porteurs d’instabilité.

Ingrédients d’instabilité ?

La position ambiguë de la N-VA ? Oui, la nervosité se fait ressentir dans l’arrière-ban des nationalistes flamands, ce qui donne lieu à certaines échauffourées, surtout au sein du gouvernement flamand. Mais rien de fondamental. Bart De Wever semble avoir convaincu pour l’instant sa base traditionnelle qu’un gouvernement sans socialistes vaut bien la mise au frigo du communautaire.

Les gouvernements asymétriques du côté francophone ? Oui, la facture envoyée par le fédéral aux entités fédérées a créé de vives tensions entre gouvernement fédéral et wallon (le contraire eut été étonnant). Par contre, on ne peut pas vraiment parler de véritables blocages politiques. Le MR et le PS ne semblent pas trop vouloir se servir des gouvernements où ils siègent pour se combattre.

La position fâcheuse du MR comme seul parti francophone? Si le MR doit s’inquiéter, c’est de la qualité de certains de ses ministres, mais, pour le reste, les libéraux francophones semblent se sentir comme un poisson dans l’eau au sein du gouvernement. Charles Michel est peut-être devenu premier ministre en stoemelings, ce rôle convient assez bien à la position de son parti qui se situe plutôt au centre de ce gouvernement. Le MR partage plus souvent l’avis du CD&V sur le socio-économique, alors qu’il rejoint davantage la N-VA en matière de sécurité. Charles Michel ne doit pas s’inquiéter de problèmes au sein de son parti en raison d’un positionnement politique trop à gauche ou trop à droite.

Heureusement, d’ailleurs, qu’il y a encore un premier ministre francophone pour réconcilier les partis flamands qui ne cessent de se battre sur la voie publique. Et voilà qui nous amène directement aux ingrédients qui semblaient apporter de la stabilité.

À droite toute ?

Des partis (surtout du côté flamand) qui partagent la même ligne idéologique et qui devraient pouvoir mener une politique relativement sans problème ? Oublions cela.

Que du contraire : la source principale d’instabilité dans ce gouvernement vient de toute évidence des oppositions entre partis flamands. En partie parce qu’ils vont à la pêche dans le même vivier électoral et ne cessent donc de se tirer dans les pattes. Mais, en même temps, les conflits sont plus profonds et fondamentaux qu’ils n’y paraissent. Surtout entre le CD&V et les deux autres partis flamands.

La vision du CD&V est diamétralement opposée à celle de ses partenaires, notamment la N-VA, en matière de concertation sociale, et donc l’importance accordée aux partenaires sociaux. Jusqu’ici, pas de surprise.

Les partis divergent également sur le fond dans les débats socio-économiques de premier plan : les coupes (supplémentaires) dans la sécurité sociale, le mécanisme de l’index, la limitation des allocations de chômage dans le temps, l’impôt sur le capital, et ainsi de suite. Des dossiers où le CD&V se positionne plutôt à gauche. Du coup, la N-VA et l’Open-VLD se livrent une lutte sans merci entre eux pour remporter le trophée du parti le plus « taxophobe ».

Il est clair qu’au sein d’un gouvernement avec des partenaires de droite, le CD&V s’est stratégiquement repositionné. Mais il s’agit de plus que cela : au cours des dernières années, on a oublié que les chrétiens démocrates flamands avaient une aile sociale et syndicale à ne pas négliger. Ils pouvaient auparavant se cacher en toute tranquillité au centre derrière le PS ou le cdH. Dorénavant, ils doivent mener eux même certaines batailles en public. Comme le disait Herman Van Rompuy lors des tentatives de former un gouvernement de centre-droit en 2007 : « Dans un gouvernement de droite, nous sommes tous des ACW1 ». Les contradictions fondamentales entre les partis flamands sont passés inaperçues, probablement à cause de la fixation flamande sur le PS.

Grâce ou à cause des socialistes ?

Ce qui nous mène directement à une autre attente qui ne se s’est pas concrétisée : sans PS, le monde serait complètement différent. Une semaine avant les élections, Bart De Wever indiquait que tous les partis flamands étaient dans l’ensemble sur la même ligne. Selon lui, même le SP.A se retrouvait dans le fameux « modèle N-VA », qui s’opposait au « modèle PS » (une différence entre deux modèles qui étaient au centre de la campagne N-VA). Maintenant, même en l’absence du PS et du SP.A, ce gouvernement se livre à une guerre classique gauche-droite.

Certains choix politiques n’auraient certainement pas ou très difficilement pu être pris avec les socialistes à bord, par exemple : le saut d’index (même si ces effets ne sont pas encore visibles en raison de la faible inflation) ou le relèvement de l’âge de la pension à 67 ans (même si sa mise en place relèvera des prochains gouvernements).

Par contre, un impôt sur la fortune était resté au placard (pendant des années), les partis socialistes n’étant pas parvenus à l’obtenir. Le CD&V a quant à lui réussi à le mettre au cœur du débat politique sur le « tax shift », sous la pression des syndicats. Cette décision n’est pas sans risque pour le CD&V : leur bilan sera jugé en fonction d’un objectif qui va être très difficile à atteindre au sein de ce gouvernement. D’après les débats menés actuellement dans les médias, si le gouvernement trouve un compromis, les partis semblent davantage se neutraliser au lieu de laisser tomber les tabous mutuels et de progresser ensemble.

Est-il enfin temps de réformer…

Cela nous amène au dernier facteur de stabilité qui n’a pas encore porté ses fruits. De nombreux analystes, dont moi-même, ont répété que la succession d’élections au cours des 10 dernières années (en 2003,2004, 2006, 2007, 2009, 2010, 2012, 2014) rendaient toutes les politiques et réformes à long terme extrêmement difficiles. Cause : les dirigeants politiques étaient obnubilés par les conséquences électorales néfastes que ces réformes auraient pu engendrer sur le court terme. En vingt ans, le gouvernement Michel est le premier à avoir un répit électoral de quatre ans. Ce serait dès lors l’occasion de mener à bien des grandes réformes parfois impopulaires, mais nécessaires.

La grande réforme fiscale, promise lors de la campagne électorale, prouve le contraire (pour le moment). Des tabous ont déjà été prononcés sur des réformes qui sont nécessaires selon toute personne qui réfléchit de manière rationnelle. Bart De Wever a par exemple avoué ouvertement à plusieurs reprises que le système actuel de subventions fiscales pour les voitures de société avait des conséquences néfastes. Pourtant, ce système semble trop sensible pour être modifié, même si cela permettrait de réduire en même temps les charges sur le travail.

Il en va de même pour la réforme du revenu cadastral. La réglementation sur le cadastre se fonde sur des données de 1975 et certains paient trop et d’autres trop peu. Pourtant, on préfère fermer les yeux plutôt que de faire payer ceux qui ne contribuent pas assez. Dans ce cas-ci, c’est un tabou pour Gwendolyn Rutten. Un véritable « tax shift » semble donc impossible, car on craint de donner la perception d’augmenter les impôts. L’angoisse est palpable, même si les prochaines élections auront lieu dans quatre ans.

Il faut tout de même avouer qu’une grande étape a été réalisée dans le débat sur les pensions (qu’on soit d’accord ou non sur le fond). D’un coup, on parle de 67 ans alors qu’aucun parti ne l’avait inscrit dans son programme. Mais les conséquences se manifesteront plus tard. Dans la pratique, il semble toujours très difficile de relever l’âge réel de la pension, qui n’est même pas de 60 ans, et de supprimer les exceptions dans certains secteurs. Jusqu’à nouvel ordre, les policiers pourront, par exemple, encore prendre leur pension à 58 ou 59 ans.

ou de se tourner vers les élections de 2018 ?

Dans le même temps, la machine de communication des partis tourne à plein régime. Le cap est mis sur les élections communales de 2018. Quelques semaines après le lancement d’une campagne d’un coût inédit de la N-VA, le CD&V a mené une campagne centrée sur son ancrage local le week-end dernier.

Ce serait bien sûr faire preuve d’une énorme naïveté de penser que les partis ne pensent plus en termes électoraux, mais l’intensité avec laquelle les partis font campagne quatre ans avant les élections surprend et préoccupe même les politicologues expérimentés.

1 ACW = Algemeen Christelijk Werknemersverbond, équivalent flamand du MOC (Mouvement Ouvrier Chrétien)

En V.O. sur le site de DeRedactie.be : http://deredactie.be/cm/vrtnieuws/opinieblog/opinie/1.2351024

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