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Trois présidents pour deux chaises
09·04·21

Trois présidents pour deux chaises

Temps de lecture : 3 minutes Crédit photo :

(cc) ParentRap via Pixabay

Lamote Sarah
Auteur⸱e

À l’occasion d’un sommet entre l’Union européenne et la Turquie, seul un siège trônait aux côtés du président turc. Et il était occupé par Charles Michel, tandis qu’Ursula von der Leyen était reléguée au divan. Le message envoyé par Erdogan frise la grossière humiliation et le coup bas politique.

En constatant qu’il n’y avait plus de chaise libre à côté du président turc Recep Tayyip Erdogan, Ursula von der Leyen n’a pu émettre qu’un bref « Hum ! » lourd de sens. Consternée, la présidente de la Commission a levé les bras au ciel. Charles Michel, président du Conseil européen, n’a quant à lui pas levé le petit doigt et, dans le feu de l’action, a pris place sur la seule chaise disponible. Faute de place, von der Leyen a dû se contenter du divan. Trois présidents, deux chaises, et un #sofagate qui n’a pas tardé à éclater.

Le palais blanc d’Erdogan, situé à Ankara, a été le théâtre d’une scène particulièrement douloureuse pour l’Union européenne. Les trois personnalités se réunissaient afin de redessiner la relation entre l’UE et la Turquie. Après des années de rapports houleux, émaillées de vives controverses, les deux alliés ont décidé, bon gré mal gré, de recoller les morceaux.

Simple malentendu protocolaire ?

« La présidente a été prise au dépourvu », a avoué Eric Mamer, porte-parole de la Commission, mercredi dernier. Dans la foulée de l’incident, Ursula von der Leyen a chargé ses collaborateurs de déterminer comment une telle situation a pu avoir lieu, afin qu’elle ne se reproduise plus.

Peut-on qualifier la scène de simple malentendu protocolaire ? Non. Les Turcs sont maîtres dans l’art de la mise en scène et de la communication. Placer Ursula von der Leyen sur un canapé, face au ministre turc des Affaires étrangères, relève de l’affront. Un coup de poignard politique savamment orchestré.

L’épisode démontre qu’Erdogan ne prenait pas la visite au sérieux. La Commission européenne –Ursula von der Leyen, en l’occurrence – n’était pas disposée à mettre des moyens financiers sur la table dans le cadre du pacte migratoire conclu voici cinq ans. Cet accord, signé en 2016, avait pour but d’éviter un afflux de réfugiés en Europe. Or tant que l’UE ne déliera pas les cordons de la bourse, elle sera cantonnée au banc de touche, où Ursula von der Leyen siégeait, trop loin pour participer comme il se doit aux débats.

Le pacte migratoire n’est pas la seule ombre au tableau. L’attitude de la Turquie en mer Méditerranée, la libéralisation en matière de délivrance de visas aux citoyens turcs, la modernisation de l’union douanière et les libertés démocratiques sont d’autres sujets de discorde.

L’UE déjà tournée en ridicule

Pour la deuxième fois en l’espace de quelques mois, l’UE a fait mauvaise figure. Début février, Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne, a été tourné en ridicule lors d’une visite en Russie qui a viré au fiasco. Devant son nez, son homologue russe, Sergueï Lavrov, a qualifié l’UE de « partenaire peu fiable », et a expulsé trois diplomates européens durant son séjour.

Les « malentendus » protocolaires ne datent pas non plus d’hier. Parmi les plus grosses bourdes, la palme revient à Vladimir Poutine qui, lors d’une rencontre avec Angela Merkel en 2007, est apparu avec un grand labrador noir. Or il est de notoriété publique que la chancelière allemande a une phobie des chiens. « Eh bien, je l’ignorais », a alors déclaré Poutine. « Je voulais au contraire lui faire plaisir. »

Le petit jeu de chaise musicale à la turque en dit peut-être long sur l’estime que porte Erdogan à la gent féminine. Deux heures durant, la première femme présidente de la Commission a dû assister en retrait aux débats entre les deux hommes.

En Turquie, le droit des femmes a déjà du plomb dans l’aile depuis un petit temps. Mi-mars, le pays s’est retiré d’un traité international visant à prévenir et lutter contre la violence faite aux femmes, le jetant pour ainsi dire à la poubelle. Bien qu’Ankara n’ait pas fourni d’explication officielle, il est évident que l’AKP, parti d’Erdogan, et son partenaire de coalition, le MHP, s’érigent en ardents défenseurs des valeurs familiales traditionnelles. Autant dire que l’égalité des genres n’est pas vraiment leur cheval de bataille.

L’attitude de Charles Michel

Pourtant, il n’est pas tout à fait exact de dire qu’Erdogan s’est explicitement refusé à offrir une chaise à Ursula von der Leyen. Sur les images, le spectateur avisé pourra voir et entendre qu’Erdogan la joue finaude, laissant l’initiative à ses convives. Il est difficile, dans ce contexte, de fermer les yeux sur l’attitude de Charles Michel.

L’ancien premier ministre belge entre dans le jeu d’Erdogan. Il s’installe confortablement sur la chaise libre et ne fait nullement remarquer qu’il en manque une. Pas plus qu’il ne fait mine de céder sa place à la femme politique allemande, ou de se joindre à elle sur le canapé. Autant d’options qui auraient permis à l’Union de se poser en apôtre de l’égalité des genres. Le cabinet de Charles Michel n’a pas souhaité commenter l’affaire.

 

 

 

 

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