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Pourquoi le TTIP retient (et mérite) tant d’attention
26 octobre 2015

Pourquoi le TTIP retient (et mérite) tant d’attention

Temps de lecture: 4 minutes

Voici quelques années encore, publier un éditorial sur le libre-échange était loin de déchaîner les passions (sauf, peut-être, chez MO*). Les rares fois où l’on évoquait la politique commerciale, c’était lors d’exposés ésotériques réunissant une poignée de collègues (souvent les cinq mêmes, d’ailleurs). Les éditoriaux de Ferdi De Ville changent désormais la donne.

Le week-end dernier, j’ai pu parler deux soirs d’affilée du TTIP, le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement que l’Union européenne et les États-Unis négocient depuis deux bonnes années. Mon premier exposé au Vooruit de Gand a pratiquement fait salle comble et ma deuxième intervention au théâtre De Balie d’Amsterdam s’est tenue à guichets fermés. Si, trois ans plus tôt, vous m’aviez dit que je remplirais ces deux hauts lieux de la culture en parlant de politique commerciale, je vous aurais ri au nez.

Partisans mécontents

Je ne suis pas le seul à m’étonner de l’attention que reçoit la politique commerciale de l’Europe en ce moment. En aparté, on peut même entendre certains collaborateurs de la Commission européenne grommeler qu’ils auraient mieux fait de ne jamais s’engager dans le TTIP, car ils ne peuvent désormais plus faire leur travail tranquillement. Lors de l’annonce du partenariat au printemps 2013, on était loin d’imaginer qu’une pétition sur la question rassemblerait plus de trois millions de signatures. Ou que plus de cent-mille personnes s’y opposeraient dans les rues de Berlin et que des dizaines de milliers d’autres leur emboîteraient le pas dans d’autres villes au cours de cette semaine d’action internationale.

Des symboles aux analyses

Pourquoi donc ce TTIP interpelle-t-il à ce point ? Les défenseurs du projet accusent ses opposants d’avoir semé l’angoisse auprès de citoyens crédules en leur racontant que l’accord conduirait à une invasion de poulets gorgés de chlore et de bœufs gonflés aux hormones et qu’il signerait l’arrêt de mort de notre démocratie si des investisseurs avaient le droit de poursuivre des États devant un tribunal international spécialisé. Et tout cela, alors qu’il n’y a en fait rien de nouveau sous le soleil, disent-ils.

Il est clair que la société civile, défavorable à l’accord, a utilisé plusieurs symboles forts (le poulet au chlore en tête) pour sensibiliser les citoyens aux risques du TTIP. Et cela leur a plutôt bien réussi. Mais il n’en reste qu’elle s’appuie aujourd’hui aussi sur des études plus poussées et des analyses parfaitement lucides des propositions que la Commission européenne, que cette dernière a rendues publiques sous la pression des protestations. Ces analyses perspicaces, la société civile les cite de plus en plus souvent dans ses publications ou au cours de ses séances d’information et autres débats.

Scepticisme

Ajoutons que leurs observations font des émules. Les citoyens ont en effet le sentiment que quelque chose ne tourne pas rond, qu’il s’agisse des négociations elles-mêmes ou de la communication qui en est faite par ses partisans. Ainsi la Commission européenne décrète-t-elle que le TTIP est une priorité majeure. Connaissez-vous un citoyen qui n’a pas pu fermer l’œil de la nuit à cause du manque d’opportunités commerciales entre l’Europe et les États-Unis ?

Ce citoyen se demande donc s’il est à ce point nécessaire d’envoyer encore plus de marchandises, d’aliments et d’investissements par-delà l’océan. Cela justifie-t-il un tel bidouillage de notre réglementation ? Il trouve même suspect que le partenariat soit présenté comme étant favorable aux consommateurs, aux travailleurs et aux PME, alors que les seuls partisans qui soient vraiment actifs dans ce dossier sont tous des multinationales et leurs organisations.

La fin du commerce à tout prix

La grogne que suscite le TTIP peut donc être résumée comme suit : les citoyens ne veulent pas que les activités commerciales, que les investissements et que les intérêts des grandes entreprises prennent encore plus le pas sur les intérêts et aspirations de la société. Une situation qui s’est d’ailleurs déjà produite par le passé avec d’autres accords de commerce, dont le TTIP n’est qu’une version encore plus extrême.

Mais alors que les citoyens ne s’émouvaient guère des accords passés avec des pays en développement ou de petits États industrialisés comme la Corée du Sud, car ils pensaient (à juste titre) que l’UE serait capable d’imposer sa volonté, ils perçoivent cet accord avec la superpuissance ultralibérale américaine comme un réel danger.

Changement

Les négociateurs de la Commission européenne qui regrettent de s’être lancés dans le TTIP ont raison : cette entreprise menace de dynamiter la politique commerciale de l’Union. La gronderie contre le TTIP ne fait qu’enfler et ne montre aucun signe d’apaisement à court terme (à l’image des protestations altermondialistes que nous avons connues par le passé).

Il appartient désormais à la société civile de consacrer l’énergie qu’elle déploie pour critiquer le TTIP à la mise sur pied d’un véritable programme pour une autre politique commerciale. Non pas une politique dont la logique sous-jacente cherche à adapter la réglementation et les processus décisionnels pour permettre la réalisation du plus grand nombre possible d’opérations commerciales et d’investissement, mais bien une politique qui se met au service des véritables aspirations et défis de la société, comme la lutte contre le changement climatique et contre les inégalités.

Si le mouvement contre le partenariat transatlantique parvient à démontrer toute l’absurdité de la logique qui sous-tend ces négociations et la politique commerciale de l’Europe en général, alors le TTIP pourra en effet « changer la donne », une expression très entendue dans le discours des défenseurs du projet.  Celle-ci s’avère en effet tout indiquée, mais pas dans le sens où ils l’entendaient à l’origine…

Cet éditorial s’inspire d’un ouvrage consacré au TTIP et écrit par Ferdi De Ville et Gabriel Siles-Brügge. PTCI: The Truth about the Transatlantic Trade and Investment Partnership L’ouvrage est publié aux Éditions Wiley et disponible via leur site Web.

Ferdi De Ville

Traduit du néerlandais par Phibel Verbruggen.

L’original en V.O. sur MO*

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