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Coronavirus: comment gérer durablement les frontières au sein de l’Union européenne?

(cc) barskerfranck via Pixabay

20 mai 2020

Coronavirus: comment gérer durablement les frontières au sein de l’Union européenne?

Hendrik Vos est professeur d’Études européennes à l’université de Gand. Sa chronique paraît un mardi sur deux dans De Standaard.

Temps de lecture: 3 minutes

Koewacht est une commune située sur la frontière belgo-néerlandaise : moitié aux Pays-Bas, moitié en Belgique. Il y a quelques semaines, la vie d’Otto, le boulanger du village, a changé. Depuis qu’on a barricadé la frontière, à 30 mètres de sa boulangerie, il fait la navette entre son comptoir et la barrière pour y prendre les commandes de pain et de pâtisserie de ses clients néerlandais. Pendant que ceux-ci patientent côté néerlandais, il repart au galop vers sa boulangerie, en territoire belge, pour revenir quelques minutes plus tard avec la marchandise commandée.

Une frontière oubliée

C’est que depuis le 18 mars, les seuls déplacements transfrontaliers autorisés sont les déplacements essentiels — et l’achat de pain n’entre pas dans cette catégorie. Depuis que des barrières Nadar séparent la Belgique de l’enclave néerlandaise, des brigades volantes de la police y patrouillent régulièrement. Bien sûr, ça n’a rien à voir avec la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées : le terrain n’est pas miné, et on n’a pas encore tiré le moindre coup de feu, mais c’est quand même croquignolet, comme situation. Dans cette zone de polders et de ruisseaux, la population avait pris l’habitude de ne pas plus se préoccuper des frontières que ne s’en préoccupent l’eau ou le vent.

« Pour la toute première fois, nous faisons machine arrière »

Or des barrières ont été remises en place, partout en Europe. Ce qu’aucun parti nationaliste, aucun élu réactionnaire, aucun détracteur de l’Union n’a jamais su atteindre, un virus mesurant quelques nanomètres y est parvenu : faire reculer le processus d’union. Pour la toute première fois, nous faisons machine arrière – en apparence, au moins, car le phénomène devrait rester temporaire. En réalité, les frontières sont loin d’être hermétiquement fermées : les camions continuent de rouler en tous sens pour approvisionner commerces et chantiers.

Le débat sur l’utilité des frontières est loin d’être nouveau, mais le virus l’a amplement relancé. Car ce coronavirus, nous le devons avant tout à notre univers mondialisé ; à l’étranger, d’abord source de maladies et d’infections bizarres puis fournisseur de masques défectueux. Les nationalistes radicaux insistent sur l’urgence de rétablir les frontières. Il leur faut du fil de fer barbelé et des traits sur une carte pour délimiter les limites de la solidarité et maintenir « l’étranger » dehors.

Des sociétés totalement autonomes?

Mais l’inquiétude que suscite la disparition des frontières, on la rencontre aussi dans des univers politiques très différents. À quoi bon importer des haricots et des fleurs coupées du Kenya, quand l’agriculteur du coin propose d’excellents produits locaux ? Acheter local, c’est à la mode, mais prendre un petit cappuccino après ses emplettes, ça reste bien agréable. Hélas, les plants de caféiers ne poussent pas dans les plaines de Flandre. « Du fromage belge, un peu de tout », c’est un chouette slogan, mais faut-il pour autant se priver d’un bon camembert ? Certains esprits étroits, issus de recoins particulièrement extrémistes, vont jusqu’à rêver de sociétés totalement autonomes, de petits royaumes opérant en toute indépendance. Pourtant, même le plus xénophobe des populistes acceptera qu’on accorde des exceptions aux cueilleurs de fraises. Pourvu qu’ils ne quittent pas leurs serres, ces travailleurs étrangers seront les bienvenus dans des secteurs où règne une pénurie de main-d’œuvre, faute de pouvoir faire autrement.

Que relocaliser?

Mais maintenant que la pandémie nous a obligés à fermer nos frontières, au moins partiellement, le débat s’intensifie. De nombreuses voix s’élèvent pour exiger de relocaliser certains secteurs essentiels. Mais lesquels ? Aurions-nous placé sur la liste des secteurs essentiels la fabrication de masques, il y a à peine un an ? Et faut-il étendre ce raisonnement à l’Europe ? Est-il bien raisonnable de tout faire en 27 exemplaires ? Selon la dernière idée qui a cours, il faudrait désormais acheter davantage de produits locaux et moins de produits asiatiques. D’accord, mais ironiser sur l’assortiment à deux balles de Primark, c’est facile quand on a de quoi s’offrir du sur-mesure. Classer les gagnants et les perdants de la mondialisation est un exercice bien plus délicat qu’on ne le croit parfois.

Devons-nous désormais nous couper davantage du reste du monde ? Ou moins ? Ce n’est vraiment pas la question. Sur ce point, nous n’avons pas le choix : pour affronter les difficultés que nous réserve le quotidien mais aussi l’avenir, il faudra continuer à abattre les frontières. Un vaccin, de nos jours, ça ne se découvre pas dans l’arrière-cuisine du Comte de Champignac, grâce à un alambic où, par chance, il aurait oublié trois fragments de champignon. La réalité, c’est qu’aujourd’hui, les chercheurs de tous horizons coopèrent. Et rétablir les frontières équivaudrait justement à multiplier les obstacles, alors même que l’on cherche des solutions à des questions complexes.

Le cas d’Otto

Pour Otto, le boulanger, le problème sera bientôt résolu : à Koewacht comme ailleurs, les barrières seront évidemment levées un jour prochain. Le commerce transfrontalier survivra, tout comme la recherche internationale, le tourisme et les migrations. La vraie question consiste à savoir comment nous allons gérer durablement ce monde sans frontières. C’est le débat sur les conditions et les règles qu’il conviendra de mener, sur la prise en charge des externalités environnementales, sociales et sociétales et sur la répartition des profits. Voilà les questions qui comptent vraiment, et qui devront trouver réponse lorsque les barrières disparaîtront demain.

 

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