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Ventilus, le parfait exemple des maux de la culture organisationnelle belge
07·09·22

Ventilus, le parfait exemple des maux de la culture organisationnelle belge

Ex-collaborateur au cabinet de Bianca Debaets (CD&V), la secrétaire d’Etat bruxelloise à la Coopération au développement et à l’Egalité des chances, Youssef Kobo est entrepreneur. Il est le directeur de l’organisation A Seat at the Table, qui souhaite réduire le fossé entre les jeunes issus de la diversité et le monde de l’entreprise.

Temps de lecture : 3 minutes Crédit photo :

Photo by Nikola Johnny Mirkovic on Unsplash

Auteur
Dominique Jonkers
Traducteur Dominique Jonkers

Il faut rendre justice aux journalistes de De Tijd : quand il s’agit de rendre attrayants les sujets les plus barbants, et rendre compréhensibles les dossiers les plus techniques, ils savent y faire. Ainsi, les câbles à haute tension. Ce n’est pas le plus sexy des sujets. Pourtant, avec leur titre Politieke hoogspanning door West-Vlaamse pylonenstrijd (Flandre occidentale : le bras de fer autour des pylônes met le monde politique sous haute tension), ils ont su m’intéresser au sac de nœuds qu’est le projet Ventilus.

Ventilus est le nom de la ligne à haute tension que projette le gestionnaire de réseau Elia pour transporter vers l’intérieur des terres l’énergie éolienne générée en mer du Nord. Une manne d’énergie verte, un surcroît stratégique d’autonomie et une réserve de production moderne pour notre réseau. Qui donc irait s’opposer à un tel projet ? Et pourtant… Une poignée de bourgmestres de Flandre-Occidentale, d’obédience orange, bleue ou jaune, livre depuis plusieurs années une lutte féroce contre leurs collègues de parti au gouvernement flamand.

Le fond du dossier ? Quelques dizaines de pylônes électriques perdus le long de quelques tristes zones industrielles et routes régionales. Selon quelques groupements locaux de protestataires, ces pylônes causeraient des dommages irréparables au caractère rural de Lichtervelde, Izegem, Ardooie et Oostkamp — qui, comme tout le monde le sait, sont des sites touristiques majeurs, de réputation mondiale, inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco.

Mieux vaut une éolienne dans son jardin qu’un Russe dans sa cuisine

Le projet Ventilus n’occasionnerait pas seulement au paysage idyllique de la Flandre occidentale un fatal coup de grâce : selon les militants, il ferait également courir à la population locale des risques de santé considérables. Sur quelles informations scientifiques se fondent ces affirmations ? On l’ignore. Quoi qu’il en soit, « pas de leucémie dans notre village ; enterrez Ventilus » reste un slogan accrocheur.

« Poser une brique sur le sol flamand ? Donner un coup de pioche ? Dans l’heure, les groupes d’action se mobiliseront pour torpiller votre projet. »

Bien sûr, dans la vraie vie (désolé, Elia) personne de sensé ne perdrait le sommeil pour quelques câbles à haute tension. Mais ce qui intrigue, dans ce projet, c’est que l’on y retrouve chacun des maux typiques de la culture organisationnelle belge. Le jour où quelqu’un cherchera le parfait exemple illustrant la sclérose de ce pays, il trouvera son bonheur dans les intrigues politiques qui entourent le dossier Ventilus. Le citoyen nimby antitout. Les mandataires politiques indécis. Des décisions cruciales renvoyées aux calendes grecques. Une absence totale de sens de l’urgence et des responsabilités chez toutes les parties concernées. Des organes de concertation superflus. Et des enquêtes qui coûtent des fortunes au contribuable.

Poser une brique sur le sol flamand ? Donner un coup de pioche ? Dans l’heure, les groupes d’action se mobiliseront pour torpiller votre projet. La judiciarisation de notre société et la médiatisation des décisions politiques vont tellement loin que les dirigeants politiques n’osent plus prendre de décisions. Toute initiative — dès lors qu’elle est critiquée — sera complétée d’onéreuses et chronophages concessions en vue d’aboutir à un consensus.

Bataille climatique entre la Flandre et le fédéral: le paradoxe vert

Pour mieux cacher leur propre pusillanimité, les mandataires politiques belges ont à leur disposition un large éventail de remèdes : livres blancs, livres verts, notes de réflexion, déclarations de vision, chartes, études, agences, task forces, groupes de travail, conseils des sages, symposiums, réunions bilatérales, référendums, feuilles de route, comités consultatifs et groupes d’experts.

« Le citoyen lambda se demande pourquoi depuis 25 ans, dans ce pays, on ne parvient à mener aucune grande réforme. »

Cette interminable liste de doudous thérapeutiques (dont le résultat est connu d’avance) sert à donner à tous l’illusion que leurs préoccupations ont été entendues. En coulisses, on fait taire les opposants en leur proposant une petite douceur. Que l’on gaspille ainsi à la fois un temps précieux et l’argent du contribuable, par dizaines, voire par centaines de millions d’euros, est un détail pour la plupart des parties concernées. Face au progrès social, l’intérêt personnel prime.

Dans le même temps, le citoyen lambda se demande pourquoi depuis 25 ans, dans ce pays, on ne parvient à mener aucune grande réforme, et pourquoi la plupart des grands chantiers sociaux, depuis l’enseignement jusqu’aux soins de santé en passant par le climat et l’énergie, sont totalement à l’arrêt. La culture politique et organisationnelle de la Belgique est très, très malade.

Quant aux opposants au projet Ventilus, ils peuvent dormir tranquilles. Dans l’attente d’une décision définitive, le gouvernement flamand a désigné un intendant et commandé une nouvelle étude.

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