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Trump: grossier merle ou fin stratège ?

Photo: Gage Skidmore

10 août 2015

Trump: grossier merle ou fin stratège ?

Temps de lecture: 2 minutes
Jan Segers
Auteur

Parlement britannique, joute verbale entre Bessie Braddock, membre du parti travailliste, et Winston Churchill. « Monsieur, vous êtes ivre, horriblement ivre. » Churchill, impassible : « Et vous madame, vous êtes laide, horriblement laide. Mais la différence, c’est que moi demain, je serai sobre, alors que vous resterez laide jusqu’à la fin de vos jours. » Cette goujaterie, aussi inconvenante qu’implacable, date de 1946.

Les propos qui suivent datent eux de 2015, mais le sexisme est de tout temps. Ils prouvent à nouveau que si vous vous montrez suffisamment incisif, en dehors de notre Europe bien pensante, il peut encore faire des émules. Le milliardaire Donald Trump a récolté hier, lors d’un débat télévisé entre deux candidats à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle, une salve d’applaudissements nourris suite à une remarque qui nous ferait, nous Européens, rentrer cent pieds sous terre, accablés par la honte. La modératrice du débat avait confronté l’intéressé à d’anciennes déclarations sur les femmes dont il s’était rendu l’auteur. « Vous avez un jour traité les femmes de cochonnes engraissées », lui avait-elle lancé. Elle fut vite interrompue. « Je faisais uniquement allusion à Rosie O’Donnell. » Hilarité générale. Rosie O’Donnell est une humoriste et présentatrice de talk-show américaine, lesbienne et plutôt ronde.

Un candidat à l’élection présidentielle américaine qui ne prend pas la peine de s’excuser, ni même de se justifier pour avoir tenu des propos ouvertement sexistes, et qui va même jusqu’à amuser la galerie en en confirmant sans réserve la paternité, a de quoi poser question. Sur l’homme, mais encore davantage sur le pays dont il entend devenir le président l’an prochain.

Précisons que Donald Trump est plus que le clown pour lequel il s’est fait passer hier (NDLR : vendredi dernier). Si vous l’interrogez sur ses propos grossiers et insultants, il vous répondra qu’il ne donne pas dans le politiquement correct. Et qu’il doit en être de même aux États-Unis. Il clame haut et fort que l’Amérique doit redevenir ce qu’elle était naguère : fière, entreprenante et supérieure. Ces paroles ont le chic de toucher une corde sensible dans le chef de nombreux Américains. Un mélange de populisme de bas étage et de vérités qui dérangent, que nous, citoyens bien pensants, ne voulons par entendre. En matière de normes américaines, Trump est également un phénomène à part entière. Homme d’affaires puissant, extraverti et arrogant et opposé à l’autorité en place, il fait figure de croisement à l’américaine entre Fernand Huts et Marc Coucke, élevé au carré du carré. Si les Républicains venaient à lui préférer Jeb Bush,il poursuivra sa route en solo quoi qu’il advienne, a-t-il déjà menacé. Candidat indépendant, il deviendrait alors un chien dans un jeu de quilles électoral dominé par les dynasties Clinton et Bush, Hillary pour les Démocrates et Jeb pour les Républicains.

L’idée qu’un tel personnage influe sur le destin de l’Amérique de demain et de facto, de la moitié du monde, est pour le moins inquiétante. Mais est-il beaucoup plus rassurant que ce pouvoir suprême soit tout naturellement confié aux familles Clinton ou Bush, c’est-à-dire à des candidats qui n’auraient jamais pu briguer cette fonction s’ils n’étaient pas l’épouse, le frère ou le fils de l’autre ? L’Amérique est en passe de devenir ce qu’aucun pays civilisé ne veut plus être : une monarchie.

JAN SEGERS

Traduit du néerlandais par Guillaume Deneufbourg

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