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Quand la peur du métro refait surface
21·01·22

Quand la peur du métro refait surface

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

Zoltán Jánosi

Maxime Kinique
Traducteur Maxime Kinique

Nombreux sont les usagers du métro qui ne se sentiront pas à l’aise dans les stations pendant un certain temps, estime Emiel Roothooft. Les stations de métro doivent redevenir des lieux sûrs.

Nous ne maîtrisons pas la pandémie, mais nous pouvons éviter qu’une poussée ait des conséquences mortelles

Si vous prenez aujourd’hui le métro à Bruxelles ou à New York, vous verrez des gens longer les murs. Même les navetteurs au long cours se retranchent derrière des poubelles ou des panneaux d’horaires. Les voyageurs sont sur le qui-vive, tous les sens en alerte. La ville recherche un meurtrier.

Qui peut garder la tête froide lorsqu’une pauvre innocente est poussée sur les voies alors qu’une rame de métro entre en station ? Même s’ils restent rares, les incidents qui se sont produits le week-end dernier à New York et Bruxelles (avec une issue fatale à Big Apple) sont sources d’angoisse.

Toute agression creuse un cratère dans l’espace public, que seule l’angoisse vient remplir. Nous avons beau nous dire qu’un acte fou tel que celui de vendredi dernier ne se reproduira pas de sitôt, il n’en demeure pas moins que nous prendrons soin d’éviter la station de métro Rogier, que nous privilégierons pendant quelques jours la voiture ou que nous n’hésiterons pas à braver le froid à vélo.

Chaque drame ou agression est comme un tremblement de terre : une secousse puissante occasionne davantage de dégâts, se fait ressentir dans un rayon plus large et accentue la crainte de répliques. Le métro bruxellois est un champ d’angoisse concentrique à haute tension, avec Rogier pour épicentre.

Les vibrations se font sentir jusqu’à Anvers. La secousse n’était peut-être pas très forte, mais elle a tout de même provoqué des fissures telluriques.

Attentat au gaz sarin perpétré par une secte

Le grand livre du métro s’est noirci de quelques pages sombres ces dernières années. En 2016, seize personnes ont perdu la vie dans l’attentat qui a frappé la station Maelbeek et l’an dernier, douze destins ont été fauchés dans un tunnel de métro submergé par les inondations qui ont dévasté la ville de Zhengzhou, en Chine. Et depuis 2020, les métros sont une importante zone à risque dans le monde entier. Avec nos masques et du gel hydroalcoolique, nous nous protégeons non seulement contre le coronavirus, mais également contre notre propre angoisse, née de l’attaque au gaz neurotoxique sarin commise en 1995 dans le métro de Tokyo par la secte Aum Shinrikyo. Depuis lors, même l’air partagé est source d’anxiété…

Notre rapport au monde souterrain est caractérisé par la claustrophobie. Dans ce monde-là, il est difficile de s’échapper et les espaces sont la plupart du temps restreints.

Le métro est le symbole par excellence des grandes villes, où l’homme reste plus dangereux pour ses semblables qu’à la campagne et où les drames sont généralement d’une plus grande ampleur. Aux États-Unis, un pays qui compte de nombreuses métropoles, le métro occupe une place importante dans la mémoire collective.

Rien qu’en 2009, deux films faisant la part belle au métro ont été diffusés dans les salles obscures : dans « The taking of Pelham 123 », une rame de métro complète est prise en otage alors que dans « Knowing », le personnage principal prédit qu’un grave accident de métro va se produire. L’angoisse du métro est dans les gènes des Américains. Depuis 2016, le phénomène est connu des Belges également.

Notre rapport au monde souterrain est caractérisé par la claustrophobie. Dans ce monde-là, il est difficile de s’échapper et les espaces sont la plupart du temps restreints. Mais de l’angoisse peut également naître un sentiment de protection, voire de sécurité. Le métro est une échappatoire au chaos et aux troubles de la rue.

Rappelez-vous les bombardements qui ont visé Londres durant la Seconde Guerre mondiale. Dès que l’alarme se déclenchait, les gens se précipitaient dans le métro. Dans ces moments-là, mieux vaut être en bas qu’en haut. Dans les stations de métro, les gens étaient habités par un sentiment de sécurité, et peut-être même de communauté.

En 2022, le métro est devenu l’un de ces lieux rares où nous perdons le fil de notre vie virtuelle. Dans ce monde d’en bas, le réseau est difficile à capter, et nous voilà coupés du monde pendant quelque temps. Nous n’avons rien pour nous informer ou nous distraire, si ce n’est le vacarme de la rame de métro et le sifflement du vent à travers les vitres.

Sauveteurs claustrophobes

Ce sentiment de sécurité que nous associons au métro, il faut le rétablir. Nous n’avons pas de prise sur la pandémie, mais nous pouvons éviter qu’une poussée ait des conséquences mortelles. À l’instar de beaucoup d’autres villes, Bruxelles pourrait installer des barrières. Des voix s’élèvent d’ailleurs en ce sens aujourd’hui à New York.

Repassons-nous une fois encore les images des incidents de vendredi dernier. Toutes les personnes présentes ont réagi immédiatement. On voit même, à l’arrière-plan, l’auteur de la poussée se faire agresser par un voyageur indigné. Plusieurs passants aident la femme à s’extirper des voies, comme pour mieux contredire l’effet du témoin, qui veut que plus il y a de personnes présentes sur une scène d’agression, moins celles-ci réagissent vite.

C’est précisément la claustrophobie, cette angoisse latente, qui nous fait prendre conscience de notre responsabilité et nous rassure sur le fait que l’auteur des faits et les autres personnes présentes auront eux aussi du mal à s’enfuir. Les usagers du métro forment un collectif de sauveteurs claustrophobes.

Si vous prenez le métro à Bruxelles ou New York demain, vous verrez que certains ont déjà effectué un pas en avant. L’espace public est passé en mode « reconquête ». La ville se cherche de nouveau.

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