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La cathédrale du 21e siècle s’appelle-t-elle Wikileaks ?

Photo by Adrienn from Pexels

18 avril 2019

La cathédrale du 21e siècle s’appelle-t-elle Wikileaks ?

Temps de lecture: 4 minutes

Réunis autour des ruines encore fumantes de Notre-Dame, qui attirait tant les touristes, les Français pleurent leur monument ; de tous les coins de la planète, on leur adresse des témoignages de sympathie. Les réseaux sociaux diffusent en boucle les spectaculaires images de la flèche qui s’effondre – en pleine Semaine Sainte, rendez-vous compte ! D’aucuns y voient déjà le symbole grandiose et tragique de la déliquescence de l’Occident. Certains observateurs évoquent les « derniers feux d’une civilisation ». Déjà surgissent les rumeurs de présence d’ouvriers étrangers sur les toits, de complots terroristes, voire d’une vengeance de l’État Islamique. Et le Morgen de titrer que « la France vient de subir son 11 septembre culturel ». Puisqu’aucun indice n’accrédite la thèse d’un attentat, quel lien pourrait-on trouver avec le 11 septembre ? Les flammes ?

N’en déplaise aux romantiques, voilà des décennies que Notre-Dame se délabrait. La France ne semblait pas vouloir se donner les moyens d’un programme ambitieux de rénovation. Autant dire qu’aujourd’hui, les lamentations sur la disparition de la cathédrale de Paris ont une résonance plutôt hilarante – et hypocrite. On inscrit des monuments à l’inventaire du patrimoine et on croit avoir fait son boulot. Plus fondamentalement, cette capacité à s’apitoyer sur son propre sort est symptomatique d’une civilisation et d’une culture devenues incapables de mener une réflexion ou une action en profondeur, préférant se vautrer dans le sentimentalisme.

L’instinct grégaire

L’Europe a un problème, c’est vrai, mais ce problème, c’est avant tout nous-mêmes. Il est trop facile de chercher des boucs émissaires. Là où le bât blesse, c’est notre manière d’escamoter notre culture, par honte, devant nos enfants, de tolérer que notre enseignement place la barre beaucoup trop bas, de laisser notre langue s’avilir, de supprimons les cours d’histoire. Le noeud du problème, c’est notre manie de rebaptiser les congés chrétiens pour en gommer le sens, de parler de Lumières quand plus personne ne sait encore ce que cette notion signifie ou représente. Le problème, ce n’est pas une église qui brûle. Après tout, le Moyen-Âge n’a pas été exempt d’incendies. Notre-Dame d’Anvers a été quasiment détruite par le feu en 1533. Non pas par des vandales ou par des iconoclastes : une voûte en bois, c’est très inflammable, tout simplement. On a ensuite organisé une collecte, désigné un maître d’oeuvre puis rénové, voire agrandi la cathédrale. Case closed, c’était au 16e siècle.

Au 21e siècle, alors que l’innovation technologique est sur toutes les lèvres et que voler vers Mars ne surprend plus personne, les Parisiens, hypnotisés, fixent les restes carbonisés d’une église comme si elle avait subi la charge des Cavaliers de l’Apocalypse. Les manifestations d’émotions autour de Notre-Dame relèvent du même sentimentalisme à deux sous et du même instinct grégaire qu’une marche aux flambeaux au lendemain d’un attentat terroriste. Alors que nous devrions utiliser nos plus grands atouts : la raison, l’analyse objective et le courage de dire les choses, et donc une indispensable autocritique. Quelles sont les erreurs commises ? Qu’est-ce qui est allé de travers ? Comment réparer ? La symbolique, elle, est un véritable piège : relevant de la superstition, elle empêche toute analyse rigoureuse et toute recherche des causes et des effets.

Du skate-board en chambre

Hasard (?) du calendrier : au même moment se décide le sort d’un homme qui a « sonné » le tocsin : un « lanceur d’alerte ». Après six ans passés dans l’ambassade d’Équateur à Londres, Julian Assange vient d’être appréhendé par la police britannique. La presse se montre aujourd’hui quelque peu condescendante, voire désinvolte à l’égard du fondateur de Wikileaks. Sur Internet, des vidéos montrent un Julian Assange en sous-vêtements s’essayer au skate-board dans les quelques mètres carrés de son bureau. On nous révèle qu’il aime manger avec les doigts et qu’il a donné son chat favori « parce que vivre enfermé dans une ambassade, ce n’est pas une vie ». L’ironie de cette situation semble échapper à la plupart des observateurs, de même qu’une deuxième vérité, à savoir que Julian Assange, sans être journaliste, a fait leur travail de journalistes titulaires d’une carte de presse, ce travail qu’ils n’ont pas pu, pas voulu ou pas osé faire.

Cela explique pourquoi Notre-Dame fait la une dans le monde entier, et pourquoi l’extradition imminente de Julian Assange vers les États-Unis n’apparait que dans les faits divers. Pourtant, Donald Trump lui doit en partie sa victoire, avec la révélation, en pleine période électorale, du scandale de la messagerie électronique de Hillary Clinton. Mais l’Amérique ne pardonnera jamais à Assange d’avoir divulgué des documents prouvant qu’en Afghanistan puis en Iraq, des militaires américains ont ouvert le feu sur des civils ou sur des journalistes, juste pour s’amuser.

Or – et c’est là toute l’ironie – le phénomène Assange est porteur d’espoir pour notre culture occidentale et pour la perspective d’une démocratie citoyenne nouvelle qui contournerait le laxisme des médias traditionnels. Ceux qui, aujourd’hui, chantent des cantiques à Marie devant Notre-Dame doivent en prendre conscience : certains citoyens, aujourd’hui même, se battent vraiment pour la liberté, pour la démocratie et pour les grandes valeurs de notre culture occidentale. C’est dans cette même ville de Paris que les rédacteurs de Charlie Hebdo, depuis l’attentat meurtrier de 2015, vivent dans une cellule ultrasécurisée (« Trois ans dans une boîte de conserve »), comparable à cette chambrette de l’ambassade équatorienne. À l’époque aussi, on avait versé des pleurs et organisé de grandes manifestations de soutien sur le thème « Je suis Charlie ». Aujourd’hui, dessinateurs et rédacteurs continuent de payer le prix de leur interprétation radicale de la liberté d’expression.

Plus personne ne parle d’Assange : hier, le journal télévisé de la VRT n’en soufflait mot. On reconstruira sans doute Notre-Dame – les milliardaires nous lancent aujourd’hui leur argent à la tête. Mais si nos libertés disparaissent, il n’est pas sûr que nous les récupérerons un jour.

Qui sait, peut-être la cathédrale du 21e siècle s’appelle-t-elle Wikileaks ?

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