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30 avril 2018

Messieurs, cherchez votre place dans un monde qui change

Heleen Debruyne est écrivaine et radiodiffuseuse. Elle est l’auteure de « Vuile lakens » (note du traducteur : « Sales draps »).

Traducteur Maxime Kinique

À présent que les femmes ne semblent plus avoir besoin d’eux, les hommes se retrouvent dans une situation où ils ne peuvent plus beaucoup se valoriser à travers leurs rôles traditionnels. 

« Incel » : c’est ainsi que l’auteur de l’attentat de Toronto se qualifie. Il y a quelques jours, l’individu a fait remonter ce terme des profondeurs d’Internet jusqu’à nos salons au moyen d’un coup de volant d’une précision redoutable. « Involuntary celibate » : l’expression désigne les hommes qui recherchent une relation amoureuse ou du moins sexuelle, mais dont les efforts restent vains. Ces hommes se rassemblent sur des forums sur Internet, où ils reprochent à la gent féminine, aux féministes et à leurs « allié(e)s » leur position peu enviable sur le marché du couple.  

La société traite durement les hommes hétérosexuels avec un capital de séduction inférieur à la moyenne, estiment-ils. Autrefois, dans un système patriarcal, tous les hommes ou presque finissaient par trouver chaussure à leur pied. Aujourd’hui, les femmes ont trop à dire, elles sont trop exigeantes. Ces hommes frustrés crachent leur venin misogyne sur les forums. Parfois, ils en appellent même au viol. Histoire d’obtenir ce à quoi ils estiment avoir droit…  

Dans le cas de l’assaillant de Toronto, il y a certainement d’autres ressorts qui ont joué un rôle. Et il est facile de dépeindre les « incels » comme une bande de loosers frustrés. Mais le problème, alors, c’est qu’on leur donne raison quant à leur vision de la manière dont fonctionne le monde. Essayer de les comprendre se révèle plus intéressant. 

Le marché contemporain de l’amour peut être un lieu sans chaleur, pour les hommes comme pour les femmes. Mener bien malgré soi une vie de chasteté peut arriver à tout le monde, a fortiori si vous manquez d’entregent, n’avez hélas pas été particulièrement gâté(e) par la nature ou avez tout simplement la poisse. C’est dans ce contexte qu’une femme a inventé le terme « incel ». À la fin des années nonante, elle a géré l’ « Involuntary Celibacy Project », un forum où des personnes de tout sexe, âge ou orientation sexuelle ayant en commun d’être malheureuses en amour pouvaient s’encourager mutuellement. Le site a fini par tomber dans l’oubli mais il y a quelques années, sa fondatrice a eu la désagréable surprise de découvrir que des personnes misogynes avaient repris ses propos alors que, contrairement aux « incels » aujourd’hui, elle ne cherchait pas de bouc émissaire à qui attribuer la responsabilité de sa solitude. 

Pourquoi ces hommes veulent-ils rejeter sur les femmes la responsabilité de leur souffrance ? Pourquoi croient-ils que c’était mieux avant ? Au cours des 50 dernières années, beaucoup de choses ont changé : désormais, les femmes ont une vie professionnelle et peuvent choisir de se marier et d’avoir des enfants ou non, et quand. Les femmes ont mis tout ce temps à profit pour réfléchir à leur rôle au sein de la société. Mère, épouse, fée du logis : est-ce vraiment ce que nous voulons être ou bien est-ce ce que la société attend que nous soyons ? Le sexe n’est-il rien d’autre qu’un devoir – on écarte les jambes en se disant que demain sera un autre jour – ou les ébats sous la couette peuvent-ils également être source de plaisir pour nous ? Pouvons-nous décider avec qui nous voulons ou ne voulons pas avoir des rapports intimes ? 

De nos jours, les femmes se voient proposer un panel de rôles infiniment plus large que le répertoire restreint que mes grands-mères se sont vu imposer. Des mouvements tels que « metoo » démontrent que cette réflexion est loin d’être terminée.  

Quand masculinité rime avec infériorité

Pendant ce temps, les hommes n’ont pas mené la même réflexion intense à propos de leur rôle. Ils se sentent encore souvent gagne-pain, bourreau de travail et épaule solide. Essayons donc de nous rapprocher le plus possible de ces idéaux, estimaient les hommes dans les années septante. Jusqu’à ce que la montée du féminisme en pousse certains à amorcer un exercice de réflexion au sein du Men’s Liberation Movement, un mouvement dont les adhérents allaient se rassembler en groupes de parole, comme les féministes. Et qui allait se disloquer à la fin des années septante, les plus conservateurs se rassemblant alors au sein du Men’s Rights Movement dans l’optique de s’opposer au féminisme.

Ces activistes des droits des hommes existent encore aujourd’hui, avec des sites comme www.avoiceformen.com qui sont de plus en plus visités. Des sites où l’on peut lire que ce n’est pas la femme qui est inférieure à l’homme, mais l’homme qui est inférieur à la femme. Les hommes meurent plus jeunes, exercent des métiers plus dangereux et partent au combat alors que dans les affaires de divorce, les verdicts rendus sont à l’avantage des femmes. Je ne connais aucun(e) féministe qui s’en réjouit mais le fait est qu’un océan d’incompréhension sépare les deux mouvements.  

Ajoutez à cela une solide dose de frustration sexuelle, des théories hyper simplifiées sur l’évolution de la sexualité masculine et féminine, et une perte de foi dans la société d’en haut et vous vous retrouvez dans les parages du champ mental des « incels ». 

Le féminisme est aujourd’hui confronté à un grand défi : dénoncer les injustices que subissent les femmes sans pour autant oublier ou aliéner les hommes. À présent que les femmes ne semblent plus avoir besoin d’eux, les hommes se retrouvent dans une situation où ils ne peuvent plus beaucoup se valoriser à travers leurs rôles traditionnels. Les hommes doivent trouver leur place dans un monde qui change et comme pour l’émancipation de la femme, c’est un processus qui n’a rien d’évident. 

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