Les Flamands et la langue française: entre désamour et aveu de faiblesse

11 juin 2018 | Auteur : | Traducteur : Maxime Kinique | Temps de lecture : 5 minutes

Lode Delputte est professeur de français et écrit régulièrement pour le quotidien De Morgen. 

Le niveau en français des Flamands ne cesse de régresser. La faute en incombe à l’enseignement, mais pas seulement. La Flandre doit surtout réapprendre à aimer la langue de Molière. 

Un sondage de la KU Leuven publié par la ministre de l’Enseignement Hilde Crevits (CD&V) révèle une fois de plus le niveau catastrophique de notre connaissance de la langue française. Une enquête réalisée auprès de plus de deux mille élèves de sixième année de l’enseignement fondamental répartis entre 78 écoles révèle que moins de la moitié d’entre eux atteignent les objectifs finaux en lecture. Un tiers des jeunes Flamands de douze ans éprouvent les pires difficultés à dire quelque chose en français qui tienne un tant soit peu la route en termes de forme et de contenu. L’une des conclusions de l’enquête est que le niveau de nos jeunes n’est satisfaisant que pour la compréhension à la lecture et les aptitudes rédactionnelles. 

La Flandre aime se targuer de son multilinguisme mais le fait est que notre connaissance de la langue française pique du nez. Ce constat apparaît non seulement dans plusieurs rapports d’inspection récents, mais également lorsque l’on essaie d’amener de jeunes Flamands à prononcer un mot de français : cela reste souvent la croix et la bannière et je sais de quoi je parle puisque je donne moi-même des cours de français. 

Cette évolution ne concerne hélas pas que les élèves : il ressort en effet d’un rapport publié en 2017 que l’état des lieux n’est pas plus glorieux en ce qui concerne les enseignants, dont le bagage linguistique laisse à désirer, qui osent à peine s’exprimer en français et ne brillent guère sur les plans de la prononciation et de l’intonation. Hilde Crevits a certes instauré une série de mesures, comme la possibilité de commencer à apprendre le français dès la troisième année du cycle primaire, mais je ne suis pas certaine que la solution puisse venir de l’enseignement uniquement. Une révolution culturelle est également nécessaire, et j’entends par là que nous devons réapprendre à aimer la langue de Molière. 

Pratiquez l’effet de surprise, ça fonctionne ! 

J’ai regardé récemment le documentaire Leuven ’68 avec mes élèves de 3e année de l’ESG dans une école néerlandophone de la Région bruxelloise. Ceux-ci ont été surpris de découvrir à quel point les jeunes Flamands de 18 à 20 ans étaient à l’aise en français à l’époque (en néerlandais aussi, soit dit en passant) et à quel point les choses sont différentes aujourd’hui. 

Je vous épargnerai mon explication historico-politique sur l’État fédéral que la Belgique est progressivement devenue mais un élève de la classe a posé la question de savoir – je reformule – si nous n’avions pas jeté le bébé avec l’eau du bain. J’ai répondu à sa question par une autre question : notre aversion pour les francophones et la bourgeoisie n’a-t-elle pas pris des proportions telles que nous avons jeté d’un coup aux orties une culture qui a contribué à façonner notre éducation pendant des siècles ? 

Une question rhétorique, à laquelle j’ai résolument répondu par l’affirmative. Ce n’est pas pour rien qu’il y a deux ans, j’ai écouté deux fois en intégralité sur Klara l’excellente série Escaut ! Escaut ! réalisée à l’occasion du centième anniversaire de la mort d’Emile Verhaeren. Escaut ! Escaut ! est une production consacrée non seulement à l’écrivain « fin de siècle » de Saint-Amand, une bourgade située le long de l’Escaut, mais également à des auteurs francophones tels que Georges Eeckhoud, Max Elskamp, Georges Rodenbach et Maurice Maeterlinck. « Naglans va een dode wereld » (note du traducteur : « Dernières lueurs d’un monde mort ») : tel est le sous-titre que le Belgo-néerlandais Benno Barnard a choisi pour son ouvrage éponyme. J’aimerais parfois que les choses fussent différentes, que nous ne nous fussions pas débarrassés de ce monde et qu’il existât encore. 

Pas le genre d’auteur qui fera battre un jeune cœur plus rapidement, Maeterlinck ? Comme je n’ai pas envie de tirer des conclusions hâtives, je compte bien mettre 2019 à profit afin de me plonger dans l’univers littéraire de cet auteur. Au cours des derniers mois, j’ai lu George Sand, Victor Hugo, Gustave Flaubert et quelques écrivains du 18e siècle et j’en garde un bon souvenir. Remettez le passé au goût du jour, racontez une histoire consistante, faites trimer vos élèves et vous verrez que l’effet de surprise fonctionne.

J’entends souvent que la situation n’est pas la même à Bruxelles. Mais ce n’est pas une vérité absolue : la Flandre aussi « se bruxellise ». Dans la grande agglomération bruxelloise grandit toute une génération de jeunes bilingues avec des racines à l’étranger. Ces jeunes sont beaucoup moins enclins à céder à l’aversion et aux préjugés irrationnels vis-à-vis du français et cela ne m’étonnerait pas que des Flamands autochtones se reconnectent à la deuxième langue du pays par cette voie – via la culture de la rue, les médias sociaux, le vocabulaire branché et tous les Damso de ce monde (à condition de surveiller un peu ce qu’ils écrivent). 

Reste, enfin, l’argument de la francophonie, l’organisation des pays francophones, qui tombe sous le sens mais qu’il ne faut pas hésiter à rappeler à l’envi. Le français reste une langue qui est parlée sur les cinq continents par plus de 200 millions de personnes ; en Belgique certainement, la connaissance de la langue de Molière reste un atout majeur sur le marché du travail ; de l’Afrique aux Caraïbes, de l’Amérique du Sud au Québec et bien sûr en Europe, le français reste une immense langue culturelle ; c’est la langue la plus utilisée sur les médias numériques après l’anglais et l’espagnol ; le français reste une langue des relations internationales ; il est de surcroît une langue analytique qui stimule la réflexion structurelle et facilite l’apprentissage d’autres langues. Et puis non, le français n’est pas aussi difficile que la réputation qu’il traîne peut laisser supposer. 

Sortir des lieux communs 

« Les francophones se débrouillent-ils mieux en néerlandais que nous en français ? », entend-on trop souvent les Flamands répondre. Primo, ce n’est pas toujours vrai et secundo, une telle remarque n’est rien d’autre qu’un aveu de faiblesse. Ce n’est pas en rejetant tout le poids de la faute sur l’enseignement – une autre réaction trop souvent entendue – que nous allons améliorer les choses. Un trop grand nombre de Flamands se sont fermés à la langue française et ont développé un sentiment de peur à l’égard de celle-ci et trop de Flamands pensent également que connaître l’anglais est déjà bien suffisant. Ce n’est pas vrai et ce serait bien si nous pouvions le comprendre une bonne fois pour toutes. 

L’envie d’avoir envie, comme le chantait Johnny…           

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(cc) Pixabay

De Morgen

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Traducteur : Maxime Kinique
Auteur :
Date de publication : 08/06/2018
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