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Le poème d’Amanda Gorman doit-il absolument être traduit par une femme noire?

Image par Markus Winkler de Pixabay

02·03·21

Le poème d’Amanda Gorman doit-il absolument être traduit par une femme noire?

Temps de lecture : 4 minutes
Fabrice Claes
Traducteur⸱trice Fabrice Claes

L’annonce de la traduction d’un poème d’Amanda Gorman par Marieke Lucas Rijneveld s’est transformée en bad buzz pour la maison d’édition Meulenhoff. Le poème de la jeune femme noire américaine, lu par l’auteure même lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden, doit-il absolument être traduit par une femme noire ?

Les éditions Meulenhoff, qui ont décroché les droits de traduction en néerlandais de la poésie d’Amanda Gorman, auraient-ils mieux fait de s’inspirer de leurs homologues français ? En effet, Fayard a choisi de confier la traduction du poème « The hill we climb » et du premier ouvrage de la jeune poète afro-américaine à la chanteuse Lous and the Yakuza, de son vrai nom Marie-Pierra Kakoma, née au Congo mais résidant dans notre pays depuis des années.

Par ce choix, Fayard a su éviter d’emblée les critiques adressées par la communauté noire à Meulenhoff. Meulenhoff avait plutôt parié sur Marieke Lucas Rijneveld, une personne blanche non binaire qui a remporté l’International Booker Prize 2020. « Le choix de Rijneveld est un exemple du sentiment de supériorité blanche », a déclaré la militante et écrivaine néerlandaise noire Olave Nduwanje. « Comment en sont-ils arrivés au choix d’une personne sans expérience de la traduction ni connaissance approfondie de l’anglais ? Rijneveld n’a été choisie que par intérêt commercial et par paresse intellectuelle blanche : les personnes blanches partent du principe qu’elles peuvent comprendre les expériences de tout le monde. J’ai davantage de confiance en Lous and the Yakuza qu’en Rijneveld, car même si elle n’a pas d’expérience en traduction non plus, elle comprend au moins la douleur de la communauté noire. »

Olave Nduwanje estime que les personnes blanches sous-estiment la portée symbolique de la performance de Gorman. « C’était l’image puissante d’une femme noire jeune et brillante désireuse de régler ses comptes avec la polarisation qui règne aux États-Unis. Cette performance mérite quelqu’un qui puisse comprendre en profondeur les subtilités de ses expériences. J’ai lu tellement d’erreurs de traduction dans les œuvres d’auteurs noirs traduits par des personnes blanches. C’est un signe de prétention. Nous en avons assez. »

Une question de catégorisation

Ce qui rend la question du choix du traducteur ou de la traductrice si complexe, c’est bien sûr le contexte politique de la lecture de ce poème, explique Samuel Vriezen. Ce poète et traducteur blanc néerlandais traduit entre autres les œuvres de l’écrivain afro-américain Ernest J. Gaines. « La récitation du poème de Gorman était avant tout un acte politique et médiatique. Ce qu’il faut traduire avant tout, bien plus que le texte encore, c’est la personne même et sa position politique. En optant pour Rijneveld, Meulenhoff avait fait le choix non seulement d’une personne occupant une position très en vue dans la littérature néerlandaise, mais aussi d’une personne non binaire qui lutte, elle aussi, pour l’émancipation. L’éditeur, Meulenhoff, a donc bel et bien eu une lecture politique du poème, mais le problème, c’est qu’il ne s’est pas demandé si la personne choisie pour traduire incarne la bonne position politique. En quelque sorte, nous pourrions dire qu’il y a eu une erreur de traduction de l’auteure. »

Ceci étant dit, S. Vriezen reste prudent face à l’idée que seule une jeune femme noire est capable de traduire l’œuvre d’une jeune femme noire. « Poser le problème d’une manière aussi linéaire, c’est mettre en péril le métier de traducteur littéraire. Je ne dis pas cela parce que je crains de perdre ma propre position – en soi, je ne suis pas obligé de traduire des auteurs noirs – mais parce que cela touche à l’essence de notre discipline. »

« Tout traducteur doit être capable d’aller au-delà de sa propre identité. Pour bien faire mon travail, je dois pouvoir croire que l’homme blanc cisgenre que je suis est capable de traduire l’œuvre d’une femme queer des États-Unis. En fait, en se demandant si un traducteur peut comprendre la douleur de l’autre, on ne se pose pas la bonne question. Traduire, ce n’est pas savoir si on connaît l’expérience de l’autre, c’est être capable de reconnaître que cette expérience est autre. »

« Nous ne trouvons personne »

Lorsque M. Vriezen traduit des ouvrages d’auteurs noirs, il se documente davantage. « On butte facilement sur des problèmes linguistiques et des questions politiques et historiques qui exigent davantage de circonspection, explique-t-il. Je n’exclus pas que, en ma qualité de traducteur blanc, je puisse manquer des éléments du texte de personnes noires. Mais traduire porte en soi l’espoir de surmonter ces différences. C’est l’espoir politique de toute traduction et de tout texte littéraire : élargir son champ de vision plutôt que de rester enfermé dans son propre monde. »

Et que répondre à l’argument selon lequel il n’existe quasiment pas de traducteurs littéraires noirs de langue néerlandaise ? « J’en ai assez d’entendre ce genre de propos de la part de personnes blanches, réagit Olave Nduwanje. Il y a très certainement des personnes noires qui savent traduire. Mais il faut avoir la volonté de les trouver et d’investir en eux. »

D’après Geert Buelens, professeur de lettres néerlandaises modernes à Utrecht, il va de soi que la maison d’édition doive chercher, pour traduire l’œuvre de Gorman, dans le monde du spoken word, un monde dans lequel on retrouve proportionnellement davantage de personnes de couleur. « Son poème entre dans le cadre de cette tradition, assure-t-il. Dans la liste des traducteurs littéraires reconnus, on retrouve peu, voire pas de personnes noires. Il est très difficile d’acquérir l’expérience requise. C’est donc une occasion en or pour y faire quelque chose. Un traducteur noir y trouvera une belle motivation pour bâtir sa carrière. »

« Des institutions littéraires telles que les maisons d’édition ont compris, depuis le mouvement Black Lives Matter, qu’elles ont un rôle à jouer. Sur les réseaux sociaux, elles n’ont cessé de témoigner leur solidarité vis-à-vis du mouvement, mais maintenant qu’elles ont eu, pour la première fois, une chance de passer positivement de la parole aux actes, elles n’ont pas pris leurs responsabilités », déplore G. Buelens.

Les éditions Meulenhoff n’ont pas souhaité réagir pour le moment.

Regardez à ce sujet la chronique de Joyce Azar :

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