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Le monolinguisme affligeant des ministres francophones
23·11·20

Le monolinguisme affligeant des ministres francophones

Historien de formation, écrivain et homme de spectacle, Luckas Vander Taelen est surtout connu en Belgique francophone pour sa carrière politique au sein du parti écologiste Groen. Il a notamment été député européen (99-02) et député au Parlement flamand (09-14).

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Crédit : Danny Gys / Pool / Isopix

Guillaume Deneufbourg
Traducteur⸱trice Guillaume Deneufbourg

Jeudi dernier, le journal télévisé de la RTBF avait une dimension historique. On pourrait même y déceler le signe d’un changement de mentalité. Impensable il y a encore quelque temps, un reportage sur la méconnaissance du néerlandais des ministres du gouvernement De Croo a été diffusé en Belgique francophone.

Je suis un fidèle du journal de la Une. C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un tel éclairage est porté sur ce que les francophones avaient, jusqu’alors, toujours considéré comme allant de soi : des ministres fédéraux qui ne parlent ni ne comprennent un traitre mot de néerlandais. Mais cette fois, la question sous-jacente était bien de se demander comment un tel fiasco était encore possible en 2020. Gageons qu’une telle empathie vis-à-vis des sensibilités de Flandre n’a jamais été la marque de fabrique de la RTBF.

« Une secrétaire d’État qui insulte à ce point les Flamands n’est pas digne de cette fonction »

Dans les années 90, pas un seul francophone n’avait trouvé quoi que ce soit à redire lorsque Jean-Maurice Dehousse, ministre de la Politique scientifique, s’était exprimé en français et en… anglais lors d’un congrès organisé en Flandre. Non seulement l’élu socialiste n’avait pas daigné dire le moindre mot en néerlandais, mais il s’en était en outre glorifié auprès de son arrière-ban liégeois. Le monolinguisme était à l’époque élevé au rang de signe de protestation face à la prétendue domination politique flamande. Un postulat sur lequel les socialistes José Happart et Guy Spitaels ont construit leur carrière politique.

Mais aujourd’hui, la RTBF n’a pas hésité pas à montrer à quel point le néerlandais de Mathieu Michel était lamentable. Le secrétaire d’État à la Digitalisation a d’ailleurs été largement moqué sur les réseaux sociaux. Répondant à la question d’un journaliste, l’élu MR a évoqué – non sans une certaine confusion – un « manque de pratique ». À son corps défendant, il faut reconnaître que même en français, son propos était inintelligible.

La palme revient toutefois à la secrétaire d’État Sarah Schlitz (Ecolo). En charge de l’égalité des chances, la jeune députée liégeoise est parvenue à ne pas prononcer un seul mot de néerlandais lors de la lecture de sa note de politique gouvernementale devant le Parlement. Elle avait pourtant veillé à se faire accompagner d’une interprète en langue des signes de… Belgique francophone (LSFB). La secrétaire d’État avait aussi pris soin de respecter l’écriture inclusive et de recourir au point médian, un caractère utilisé en français pour éviter le sexisme linguistique. Manifestement, il avait échappé à l’oratrice que les Flamands ne comprendraient rien à son initiative.

L’explication servie par la députée, questionnée par un journaliste, était encore plus pathétique. Faire un discours au Parlement est un exercice stressant, s’est-elle défendue, j’ai donc préféré m’exprimer dans ma langue maternelle. De toute façon, une interprétation simultanée est disponible, a-t-elle ajouté sans ciller. Une déclaration qui fait écho au tristement célèbre « Et pour les Flamands, la même chose » des officiers belges francophones lors de la Première Guerre mondiale.

Je le dis : une secrétaire d’État qui insulte à ce point les Flamands n’est pas digne de cette fonction. Mais je doute qu’Ecolo se montre réceptif à ma critique : les racines fransquillonnes du parti sont trop profondément ancrées. Quelqu’un est-il seulement capable, au sein du parti écologiste francophone, de prendre la mesure du préjudice causé par l’arrogance de Schlitz ? Je serais bien curieux de connaître la position de Jessika Soors, directrice politique et porte-parole flamande de la secrétaire d’État.

Schlitz serait bien avisée de prêter une oreille attentive à l’analyse de l’excellent Alain Gerlache. En fin de reportage, ce journaliste parfaitement bilingue rappelle le contexte historique qui réside à la base des sensibilités flamandes et pourquoi la méconnaissance du néerlandais représente à leurs yeux un tel manque de respect. Ces ministres monolingues font remonter de vieux traumatismes à la surface, ramènent les Flamands à l’époque où l’État belge, exclusivement francophone, méprisait ouvertement la culture flamande.

Le quotidien Le Soir a lui aussi vilipendé Michel et Schlitz

Deux autres ministres ont refusé de témoigner lors du même reportage : la ministre de la Défense Ludivine Dedonder (PS) et le ministre de l’Emploi Pierre-Yves Dermagne (PS). Tous deux suivraient en ce moment des cours intensifs de néerlandais.

La posture critique adoptée par la rédaction de la RTBF vis-à-vis du monolinguisme des membres francophones du gouvernement est nouvelle. Le quotidien Le Soir a lui aussi vilipendé Michel et Schlitz : l’ancienne tribune favorite du FDF ne cache plus son indignation face à ce type de phénomène.

Reste à savoir pourquoi les partis flamands n’ont pas exigé, lors de la distribution des portefeuilles ministériels, que les ministres fédéraux soient bilingues. Une négligence impardonnable qui semble cautionner une arrogance francophone qu’on croyait révolue. Mais à l’instar de la création – à la carte – de postes de secrétaire d’État et du gonflement artificiel des effectifs des cabinets, ces nominations d’élus monolingues cadrent avec l’image d’une classe politique pour qui la mise en place d’une culture nouvelle passe manifestement toujours au second plan, loin derrière les intérêts partisans.

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