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Adhésion de l’Ukraine à l’UE : où est le mal ?
21·04·22

Adhésion de l’Ukraine à l’UE : où est le mal ?

Emmanuel Waegemans est professeur émérite à la KU Leuven. Il étudie notamment l’émigration russe, les relations de la Russie avec les Pays-Bas et la Belgique ainsi que la littérature russe.

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Image by Dušan Cvetanović from Pixabay

Dans les analyses sur le « conflit en Ukraine » (bel euphémisme pour désigner une guerre dévastatrice !), les commentateurs ne manquent pas de pointer le rôle des États-Unis et la prétendue responsabilité qu’ils porteraient dans la guerre. L’Amérique et l’Europe auraient encouragé l’Ukraine à introduire une demande d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne (UE), provoquant ainsi la Russie. Mais toute la question est de savoir ce qu’il y a de mal à cela.

Peut-être vaut-il mieux laisser de côté l’adhésion à l’OTAN : elle s’avère très compliquée et ne pourra probablement pas faire l’objet de négociations dans le contexte actuel. Même si l’on oublie un peu vite que l’ancien président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, s’était jadis prononcé en faveur de celle-ci. Avant de revenir sur sa première décision : un coup oui, un coup non.

Quant à Vladimir Poutine, il a lui-même évoqué, durant son premier mandat, au début des années 2000, l’intégration de la Russie à l’OTAN. On peut déplorer que celle-ci n’ait pas eu lieu. Reste l’autre question : en quoi le fait que l’Ukraine demande à adhérer à l’UE est-il si critiquable ?

La Petite Russie

La situation de l’Ukraine était déjà peu enviable à l’époque tsariste. Considérée comme une province de la Russie, on la reléguait systématiquement au rang de région, à l’image du Limbourg, de l’Alsace ou… du Congo ! L’Ukraine était communément appelée « Petite Russie » et ses habitants « Petits Russes ». Même si telle n’était pas l’intention, les Ukrainiens y voyaient une forme de dénigrement — et ils n’avaient pas totalement tort.

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Le fait est que l’Ukraine était plus petite que son immense voisin, la Russie, dont elle faisait partie. Le régime réactionnaire d’Alexandre III (1881-1894) interdit l’usage de la langue de cette « province » : « le petit russe n’existe pas, n’a jamais existé et n’existera jamais », résuma l’empereur par cette formule laconique.

Le Holodomor et la soviétisation

Au XXe siècle, la province d’Ukraine, constituée en république soviétique (1918-1991), souffrit terriblement de la domination soviétique. Après une brève période indépendance, juste après 1918, à la suite de l’effondrement de l’Empire russe et de la sécession de la Pologne, de la Finlande, des pays baltes, des pays du Caucase et de l’Ukraine, cette dernière est ramenée dans le giron russe pour devenir la république socialiste soviétique d’Ukraine.

« Khrouchtchev, qui dirigea ensuite l’URSS, serait personnellement responsable du décès d’un million de personnes durant les années où il fut à la tête du parti communiste en Ukraine »

Cette intégration ne fit que plonger l’Ukraine dans la misère : non seulement en raison de famines provoquées intentionnellement (le Holodomor) dans les années 1930, qui firent des millions de victimes, mais aussi de la soviétisation (collectivisation forcée de l’agriculture et plans quinquennaux), qui coûta la vie ou la liberté à des centaines de milliers d’Ukrainiens. Khrouchtchev, qui dirigea ensuite l’URSS, serait ainsi personnellement responsable du décès d’un million de personnes durant les années où il fut à la tête du parti communiste en Ukraine.

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On ne peut donc pas attendre des Ukrainiens qu’ils fassent preuve de bienveillance envers la Russie, qu’ils apprécient le régime russe, et encore moins qu’ils soient « reconnaissants » à son égard après des décennies d’oppression et de terreur. La Russie n’a jamais présenté d’excuses à ses anciennes républiques ou aux pays de l’ancien bloc de l’Est (Pologne, Tchécoslovaquie, États baltes, Bulgarie, Hongrie, Roumanie, Yougoslavie, RDA) pour les crimes qu’elle y a commis, ni fait preuve de la moindre compréhension à l’égard du ressentiment ou de la haine éprouvés par les dizaines de millions de personnes qu’elle a terrorisées sur des générations. Comme geste de bonne volonté et de réconciliation, c’est pourtant le moins que l’on puisse attendre.

Poutine falsifie l’histoire

Après 1991, les Ukrainiens ont vu l’occasion d’impulser une nouvelle orientation à leur pays : délaissant la Russie autoritaire ou le régime dictatorial de l’Union soviétique, ils se sont tournés vers l’Occident et son système démocratique, qui n’est certes pas exempt de défauts ou de faiblesses, mais qui apparaît néanmoins comme bien plus raisonnable et convenable que la Russie et ses méthodes brutales (que ce soit à l’ère tsariste ou soviétique).

Ce nouveau tropisme occidental de l’Ukraine, et plus concrètement sa coopération avec l’Union européenne, a constitué une source d’irritation permanente pour la Russie de Poutine, qui s’est mise à craindre que l’Ukraine ne finisse par devenir un pays respectable répondant aux normes occidentales (élections équitables, transparence de la politique, liberté de la presse, faible corruption, salaires décents…). Une situation que le quidam russe pourrait regarder avec convoitise.

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Cette liberté, le Kremlin la dénie à son voisin. Lorsque le président russe affirme que l’Ukraine n’est pas un pays à part entière, ni une nation, mais qu’elle a toujours fait partie de la Russie et n’a donc aucun droit d’exister, il falsifie grossièrement l’histoire. Pourquoi l’Ukraine devrait-elle obtenir l’autorisation de son voisin pour adhérer à telle organisation ou s’aligner sur tel système ? La Russie, de son côté, demande-t-elle son accord à l’Ukraine lorsqu’elle décide de se rapprocher de la Chine ?

L’Ukraine est un pays souverain et indépendant qui a librement élu son président et dont les habitants ont choisi de se tourner vers l’Occident et l’Union européenne. Personne ne peut lui dénier ce droit. Et certainement pas les Russes.

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