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13 mars 2018

A Borgerhout, l’économie criminelle a dépassé l’économie légale… Vraiment?

Auteur
Ludovic Pierard
Traducteur Ludovic Pierard

« À Borgerhout, l’économie du crime est plus importante que l’économie légale », titrait il y a près de deux semaines la Gazet van Antwerpen, qui annonçait également en exclusivité une « Enquête sur l’influence du milieu du crime. »

Première surprise quand on ouvrait le journal : l’économie « du crime » était devenue « l’économie illégale ».

Comme souvent avec ce genre d’actualité, le gros titre du journal annonçait un week-end riche en réactions virulentes. Et en effet, cette nouvelle fut reprise sur tous les sites d’information.

On a ensuite eu droit à la réaction du bourgmestre, Bart De Wever (« Il faut passer à la vitesse supérieure »), qui est parvenu à établir un lien avec le plan de lutte contre le trafic de drogues, son fameux Stroomplan, lancé un peu plus tôt.

Puis, ce sont les partis d’opposition qui ont embrayé (« la Ville ne fait pas assez ») et, enfin, les journalistes ont battu le pavé pour tourner des reportages sur « Borgerhout l’illégale », suivis de toute une série d’articles d’opinion enflammés.

Vie privée

Le conseil communal d’Anvers s’est également emparé de l’affaire lundi dernier. Les débats y ont été vifs.

Mais au fond, sur quoi se basaient précisément ces discussions ? Mardi dernier, Apache signalait déjà que ce fameux rapport, arrivé entre les mains de la Gazet van Antwerpen par la grâce d’une fuite, « ne pouvait être consulté ».

Lors du conseil communal, le bourgmestre Bart de Wever n’a même pas tenté de contredire les informations divulguées. Que du contraire.

Depuis lors, Apache a pu consulter le rapport, qui compte 42 pages, dont près d’un tiers consacré à l’introduction. On n’y retrouve aucune donnée sensible à caractère privé. Du moins, rien qui ne pourrait être facilement masqué par un bandeau noir.

C’était pourtant l’argument avancé pour ne pas publier cette étude.

On ne retrouve aucune donnée sensible à caractère privé dans l’étude. C’était pourtant l’argument avancé pour ne pas la publier.

Un constat d’impossibilité

Concernant le thème abordé par la Gazet van Antwerpen dans son article (« l’économie du crime » en une, « l’économie illégale » à l’intérieur), nous lisons à la page 24 du rapport que la police fédérale distingue trois types d’économie :

  1. L’économie légale ;
  2. L’économie informelle illégale (vendre des produits légaux en violant les règles en vigueur) ;
  3. L’économie du crime.

Quelques explications plus tard, on découvre qu’il « est impossible d’établir et de comparer l’ampleur et le poids de ces trois phénomènes économiques. »

Pourtant, c’est bien cette enquête qui fut à l’origine d’un gros titre d’apparence très formel : « À Borgerhout, l’économie du crime est plus importante que l’économie légale. » À l’intérieur, l’économie « du crime » était devenue « illégale », ce qui renvoie peut-être à l’économie illégale informelle.

Une conviction

L’étude poursuit toutefois qu’il « existe manifestement une conviction qu’à Borgerhout, intra-muros, et dans les rues voisines (l’Offerandestraat et la Dambruggestraat), l’économie informelle illégale et l’économie du crime sont plus importantes que l’économie légale. »

C’est donc une conviction qui habite les personnes qui ont été auditionnées, toutes issues de la police, de la justice et d’organismes administratifs. De l’appareil de sécurité classique, donc. Car la société civile n’a pas été entendue.

Cette conviction reflète-t-elle la réalité ? Peut-être que oui. Peut-être que non. Tout ce qu’on peut dire avec certitude, c’est qu’il « est impossible d’établir et de comparer l’ampleur et le poids de ces trois phénomènes économiques. »

En d’autres termes, il n’existe aucune base scientifique. Pourtant, les discussions, les cris et les hurlements se sont succédé pendant une semaine, comme si la science avait prouvé ce qu’elle devait prouver.

D’autres zones urbaines sensibles

Est-ce à dire que cette étude est sans valeur ? Qu’il n’y aurait aucun problème d’économie informelle ou du crime à Borgerhout ? Absolument pas. Il ne fait aucun doute que nous avons beaucoup à apprendre de l’expérience de l’appareil policier, administratif et judiciaire.

Dans les conclusions et les recommandations, on peut lire qu’il « ressort de cette enquête que les partenaires policiers, judiciaires et administratifs sont unanimes pour dire qu’il existe à Borgerhout une criminalité subversive, intra-muros, avec des conséquences nuisibles à l’échelle du quartier. »

C’est inquiétant.

Selon le rapport, la plupart des signaux ne sont pas neufs et, de plus, pas propres à cette zone sélectionnée. Selon les personnes interrogées, des constats similaires peuvent être dressés pour d’autres zones urbaines sensibles.

Mais on précise aussitôt que « la plupart des signaux ne sont pas neufs et, de plus, pas propres à cette zone sélectionnée. Selon les personnes interrogées, des constats similaires peuvent être dressés pour d’autres zones urbaines sensibles, comme le quartier de la gare, le Kiel et Deurne-Nord. »

Autrement dit, l’appareil de sécurité classique est habité des mêmes convictions pour d’autres quartiers de la ville. Et de toute façon, ces constats ne sont pas neufs.

Une exclusivité

Qu’un journal fasse ses gros titres sur une étude qu’il reçoit en exclusivité semble logique.

Qu’il présente ensuite les informations de manière tronquée est problématique.

On nous fait croire qu’il serait scientifiquement prouvé qu’à Borgerhout, l’économie informelle, voire du crime, serait plus importante que l’économie légale.

Cette information a été prise pour argent comptant. Tout le monde a réagi, même (et surtout) les politiciens qui connaissent cette étude et qui devraient donc être mieux informés.

Ils n’ont pourtant pas ressenti le besoin de nuancer ou de corriger. Au contraire, ils ont sciemment utilisé des informations tronquées pour poser ou confirmer un cadre dont ils peuvent tirer parti sur le plan politique.

Le débat sur Borgerhout a ainsi été ravivé.

Les informations tronquées et les politiciens qui les utilisent sans vergogne modifient notre perception du monde. Mais ce débat-là n’intéresse personne.

Et leur impact sur le vivre ensemble encore moins.

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