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Les détectives de la Croix-Rouge

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15 septembre 2015

Les détectives de la Croix-Rouge

Temps de lecture: 4 minutes
Micheline Goche
Traducteur Micheline Goche

Avec le nombre croissant de réfugiés, Tracing est très sollicité en ce moment. Ce service de recherche de la Croix-Rouge aide les migrants à retrouver les proches qu’ils ont perdus de vue. « Je crains que, dans l’immédiat, nous ne soyons pas d’un grand secours pour beaucoup de Syriens. »

Le travail de Sophie Van Belleghem (32 ans) est celui d’un détective. Dans son petit bureau de deux mètres sur trois, elle tente de localiser les réfugiés disparus. Avec plume, papier et Google Maps. Et de nombreuses questions. « Je cherche des indices. Un nom, un numéro de téléphone, une adresse. Mais, souvent, le réfugié peut à peine décrire l’endroit où il a vu un proche pour la dernière fois. »

Elle nous rapporte le cas d’une mère originaire d’Érythrée. Cette femme a entrepris seule le dangereux périple maritime pour rejoindre l’Europe. Elle a confié son enfant à une connaissance dans la capitale du Soudan. « Elle connaissait le quartier où habitait cette femme, mais n’avait aucune adresse. » C’est dans ces cas-là que la technique Google Maps de Sofie Van Belleghem s’avère utile : « mais c’est du Google de tête : je leur demande de retracer un trajet le plus précis possible et j’essaie, en même temps, de suivre le parcours sur l’écran de mon ordinateur.

« Cette femme parlait notamment d’un terrain de football. De l’immeuble où son bébé était hébergé, on voyait ce terrain. Quels sont les quartiers qui ont un terrain de football ? Comment l’immeuble était-il orienté ? De quel côté voyait-elle le terrain ? Comment s’y rendait-elle ? Que voyait-elle sur ce trajet ? Tournait-elle à gauche ou à droite, marchait-elle sur de l’asphalte ou sur un chemin de terre ? » À côté de l’immeuble, il y avait un petit magasin où la dame qui s’occupait de l’enfant s’approvisionnait presque tous les jours. Nouvel indice : pouvons-nous retrouver cet épicier ? »

Dans ce cas, c’est l’église fréquentée par la gardienne de l’enfant qui a fourni le lien crucial. « Nous savons que les Érythréens sont très fidèles à leur église. Nous avons pu localiser cette paroisse. Un collaborateur soudanais s’est rendu sur place et a trouvé l’enfant. »

Banque de données

Certes, en présence des flux migratoires actuels, où des gens parcourent de longs trajets très variables en mer et à travers montagnes et forêts, dans divers pays d’Europe, il est difficile de découvrir l’endroit où une personne pourrait se trouver. « Souvent, nous ne savons par où commercer : la Grèce, la Serbie, l’Allemagne ? »

Les familles se perdent de vue dans des circonstances chaotiques : gares bondées, ferryboats différents, passeurs qui séparent les membres des familles. Voici ce que les réfugiés racontent : la dernière fois que nous nous sommes vus, c’était à Kos, il y a sept mois. Voilà, cherchez. »

En l’absence de localisation précise ou d’un contact identifiable, il reste à attendre que la personne disparue se présente elle-même dans un local de la Croix-Rouge. Toutes les demandes de recherches introduites en Europe sont rassemblées dans une banque de données. On essaie ainsi de faire des rapprochements. « Pour les réfugiés arrivés récemment, cela signifie souvent la longue attente de nouvelles. »

305 recherches

C’est la mission la plus pénible, dit-elle. « S’il est terrible de dire à quelqu’un en le regardant dans les yeux : « désolée, ta maman est décédée », rien n’est plus affreux que d’annoncer qu’on n’a pu obtenir aucun renseignement. Et qu’ils vont devoir attendre. Ne pas savoir où son enfant ou son compagnon se trouvent, ni s’ils sont morts ou vivants est insupportable ; il est très difficile de continuer à vivre avec cette incertitude. »

L’augmentation des flux de migrants venus du Moyen-Orient et d’Afrique noire se ressent dans le service Tracing. « Cette année, 305 recherches ont été entamées, soit déjà plus que pendant toute l’année 2014. Et pourtant, l’impact véritable est encore à venir. Si les demandes d’asile se font plus nombreuses, dans un mois, la tâche sera beaucoup plus lourde ici. Et il y a déjà une liste d’attente. » Elle consulte son agenda : le 12 octobre, il y aura de la place. On s’attend à ce que le temps s’allonge encore. Les moyens de la Croix-Rouge se limitent à trois personnes chargées du traitement des dossiers. »

S’il est terrible de dire à quelqu’un en le regardant dans les yeux : « désolée, ta maman est décédée », rien n’est plus affreux que d’annoncer qu’on n’a pu obtenir aucun renseignement. Et qu’ils vont devoir attendre. Ne pas savoir où son enfant ou son compagnon se trouvent, ni s’ils sont morts ou vivants est insupportable ; il est très difficile de continuer à vivre avec cette incertitude. Sofie Van Belleghem (La Croix Rouge)

Malgré le réseau mondial de la Croix-Rouge, une banque de données reprenant des dizaines de milliers de noms et l’aide technologique, la recherche reste un sacré boulot. Sofie Van Belleghem estime à 25 à 30 % le taux de dossiers pour lesquels la personne disparue est retrouvée (sur une période de sept ans). Pour les demandeurs d’asile qui viennent d’arriver, ce pourcentage pourrait certainement, au début, être bien plus bas. « Je crains que, dans l’immédiat, nous ne soyons pas d’un grand secours pour beaucoup de Syriens. »

Dans les régions de conflits, les infrastructures sont anéanties, les antennes sont détruites, les réseaux sont contrôlés par des milices ou par l’armée. « Beaucoup de réfugiés ont un smartphone, mais à quoi bon un GSM, Facebook ou Internet si ceux qui sont restés au pays sont inaccessibles ? J’ai parlé avec un garçon d’une quinzaine d’années. Il était arrivé seul en Belgique et souhaitait joindre ses parents à Damas. » Finalement, il a reçu de bonnes nouvelles, grâce aux collègues syriens de Sofie Van Belleghem. « Ils ont réussi à établir un contact téléphonique et à se rendre sur place. »

Elle consulte les dernières informations disponibles sur Internet. « Syrie : de nombreuses régions sont inaccessibles. Dites aux demandeurs que la recherche peut prendre beaucoup de temps. Situation imprévisible. »

Article en V.O. sur De Morgen

Traduit du néerlandais par Micheline Goche

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