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Invasion de la Turquie en Syrie: l’incohérence de la N-VA

(cc) MichaelGaida via Pixabay

16 octobre 2019

Invasion de la Turquie en Syrie: l’incohérence de la N-VA

Hendrik Vos est professeur d’études européennes à l’Université de Gand. Sa chronique paraît un mardi sur deux dans De Standaard.

 

Temps de lecture: 3 minutes
Auteur
Traducteur Sebastien Cano

Nous ne sommes pas d’accord. Et nous le déplorons. Nous le condamnons, en fait. Si on ne nous arrête pas, nous sommes même capables de nous indigner. Ensuite, nous retournons vaquer à nos occupations. Voilà, en résumé, la manière dont l’Europe gère les conflits internationaux sensibles. Depuis la semaine dernière, le monde connaît une nouvelle crise : la Turquie envahit la Syrie en déstabilisant une région déjà totalement déchirée et en tombant à bras raccourcis sur tout ce qui est kurde.

Alors, certes, ça piaille, ça bavarde. Mais l’Europe n’est pas en colère, elle est triste, tout au plus. Car la colère conduirait à une action commune forte, ce qui n’est guère le cas. C’est presque un miracle que, dans les jours à venir, on réfléchisse encore à une sorte d’embargo sur les armes, voire à des sanctions économiques — évidemment assorties d’exceptions et de petits caractères.

La faiblesse de la réaction européenne a particulièrement déplu à la N-VA. Le ministre-président flamand s’est livré à un entretien-fleuve sur le sujet à la radio. Le 10 octobre, dans nos colonnes, Assita Kanko, députée européenne N-VA, s’agaçait de ce que l’Europe observe la situation les bras croisés, tandis que sur Twitter, Theo Francken utilisait, pour se lamenter, la métaphore du géant aux pieds d’argile — faute d’en avoir trouvé une plus originale. Tous se demandaient quand Federica Mogherini, la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères, finirait par réagir. Elle aurait pu couper court aux discussions. Ce qu’elle n’a pas fait, car elle a un minimum de manières et n’est pas bouffie de prétention. Mogherini s’est tue. Dommage, car elle aurait tout aussi bien pu expliquer les choses.

En tout état de cause, ce n’est pas la faute de lâches employés, d’eurocrates aux agendas mystérieux ou d’obscurs fonctionnaires. Non : ce sont toutes sortes d’États membres qui font obstacle, car ils ne souhaitent pas se retrouver dans des situations compliquées. Le battement d’ailes d’un papillon dans ces régions orientales peut provoquer des tornades ailleurs. Certaines capitales évitent d’offenser Ankara parce qu’elles craignent un nouveau déferlement de réfugiés, parce qu’elles font des affaires juteuses avec la Turquie ou parce qu’elles considèrent que Recep Tayyip Erdogan est un bon dirigeant. On ne s’étonnera pas, dès lors, que le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, en particulier, vienne affaiblir toute condamnation.

La politique étrangère est une affaire sensible. D’aucuns continuent donc de défendre l’idée selon laquelle on ne pourrait rien faire qui mette certains États membres mal à l’aise. Résultat : la paralysie. À sa grande frustration, Mogherini ne peut ouvrir la bouche que lorsque les ministres des Affaires étrangères de tous les États membres sont d’accord. Chaque phrase, chaque mot, chaque lettre, chaque virgule doivent être portés à l’unanimité. Et rien n’est fait parce que les pays ont des priorités et des intérêts divergents, parce qu’ils ne sont pas disposés à faire des compromis et parce que, s’il le faut, ils font valoir leur droit de veto. Jusqu’à présent, nous n’avons eu qu’une vague déclaration. Mais de là à montrer les crocs ? Surtout pas en notre nom !

Pour être en mesure de mener une véritable politique étrangère, il faut revoir les mécanismes de décision. L’Union doit pouvoir agir, même si certains États membres n’applaudissent pas l’approche choisie. Mais est-ce réellement le souhait de la N-VA ? Le programme du parti affirme ce qui suit : « Les États membres choisissent les actions qu’ils mènent ensemble non parce qu’ils le doivent, mais parce qu’ils le veulent. » C’est là la devise des partis nationalistes. Avec un tel postulat, il n’y aura évidemment pas de politique à l’égard de la Turquie. Car certains veulent à tout prix l’éviter.

On touche là à l’essentiel. À un moment, la N-VA et ses alliés politiques de toute l’Europe insistent sur le fait que les États membres doivent conserver l’autorité suprême. Conséquence : l’Union est paralysée et Mogherini se retrouve pieds et poings liés. Ensuite, on s’agace de l’absence d’action commune et de ce que l’Europe ne fasse pas entendre sa voix. C’est plutôt curieux et, surtout, peu cohérent. Il faut choisir.

Il y aurait beaucoup à dire sur le respect des sensibilités de tous les États membres. La politique étrangère n’est pas un spectacle de Disney dans lequel le bien et le mal s’opposent de manière claire. Quiconque cherche des noises à la Turquie risque de soudain se retrouver dans un bassin à requins. Toute action provoque des mesures de rétorsion — en l’occurrence un nouvel afflux de réfugiés. Mais faute d’actions communes, les États membres risquent d’être relégués au rôle de figurants. En ordre dispersé, ils ne peuvent pas peser sur les questions géopolitiques, se font humilier et, en définitive, deviennent absolument insignifiants. Ce sont alors d’autres puissances, plus brutales, qui ont le dernier mot.

Si les pays européens souhaitent se faire entendre, ils doivent le faire d’une même voix. Ce qui ne sera possible que si les États membres abandonnent leur droit de veto et acceptent qu’une majorité, si nécessaire très large, décide de la politique à conduire. La N-VA, récemment convertie en ardent défenseur de l’approche européenne, peut d’ores et déjà commencer à rallier à sa cause ses amis politiques du bord nationaliste. Et revoir son programme.

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