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15 mars 2016

Indiens ou Père Fouettard, même combat?

Temps de lecture: 3 minutes

La Gantoise fait-elle face à une nouvelle affaire «Père Fouettard»? Katrien Devolder y voit en tout cas des similitudes. La philosophe adresse également une recommandation aux dirigeants du club: «transformez cette controverse en message positif».

Suzan Shown Harjo, grande avocate des droits des Amérindiens, a demandé aux dirigeants du club de football gantois de changer le blason de l’équipe, qui affiche le profil d’un chef de tribu indienne. Les joueurs sont d’ailleurs surnommés les Buffalos et lors des rencontres à domicile, deux mascottes arborent fièrement leur coiffe à plumes le long du terrain et dans les tribunes.

Dans un communiqué officiel, les dirigeants du club ont garanti qu’ils n’étaient animés par aucune intention raciste. Et effectivement, rien ne permet d’en douter. Fin du débat? Peut-être pas.

Cette affaire présente d’étroites similitudes avec celle du Père Fouettard, qui avait secoué les Pays-Bas il y a deux ans. Sur le plan historique, «Zwarte Piet» n’a rien à voir avec les Noirs, et encore moins les esclaves noirs, et sa présence aux côtés du grand Saint ne relève d’aucune intention raciste. Point final.

Sur le site du club, on peut lire que le KAA Gent «n’a jamais agi de façon raciste ou insultante vis-à-vis du peuple amérindien et que sa tradition Buffalo ne doit en aucun cas être perçue comme telle». Autrement dit : «il n’y a rien de méchant, inutile d’en faire toute une histoire».

Mais il n’en reste pas moins que les images peuvent avoir des effets et des significations, même involontaires. On peut ainsi difficilement nier que Père Fouettard ressemble étrangement à la façon dont la population noire est tournée en dérision par certains clichés racistes. Cette pratique peut donc (involontairement) cultiver les préjugés à son égard. Elle peut aussi être blessante pour certains Noirs, ce qui est parfaitement compréhensible, compte tenu des passages sombres qui ont rythmé l’histoire de l’Occident et des conséquences qui en ont découlé, dont les répercussions sont encore présentes aujourd’hui.

Si le club gantois et ses supporters tiennent à ce point à leur logo et à leur mascotte, que devrait-on dire alors du sentiment qui habite ces Amérindiens, confrontés à l’éradication de leur culture, au massacre de leurs ancêtres et à l’indifférence générale? Nous avons peut-être du mal à l’imaginer, mais nous devrions parfois faire un peu plus d’efforts.

Je ne plaide pas en faveur du changement de blason du club gantois. Il existe suffisamment de raisons objectives de le conserver. Il est neutre, il n’est pas porté par une équipe américaine et il ne s’accompagne d’aucune intention raciste. Il est aussi fort peu probable qu’il contribue à entretenir le racisme dont sont victimes les Amérindiens. Mais en dépit de ces bonnes raisons, le blason conservera une étiquette symbolique blessante ou insultante pour cette population indigène d’Amérique. Et à ce titre, le KAA Gent pourrait assez facilement alléger le poids de leur fardeau.

Tout d’abord, il est primordial que le club ne dicte pas la façon dont sa tradition doit être perçue. Il donnerait, quand bien même soit-elle involontaire, une impression d’arrogance et de mépris. Et ça, les Amérindiens en ont déjà suffisamment souffert. Le club devrait au contraire ajouter un lien permanent sur son site, qui conduirait à des explications sur le contexte historique du blason et sur la tradition du club (l’explication actuelle se résume à un bref communiqué de presse). Ce texte devrait  être disponible en néerlandais et en anglais. Et plutôt que de dire: «il n’y a rien de méchant, inutile d’en faire toute une histoire», il dirait: «nous avons conscience que ce sujet est sensible pour la communauté amérindienne et nous comprenons son émotion, mais nous pensons avoir suffisamment de bonnes raisons de préserver notre tradition. Nous sommes néanmoins toujours ouverts à la discussion et prêts à clarifier notre position si nécessaire». Cette posture témoignerait d’un respect de l’autre et légitimerait davantage le maintien de cette tradition par le club de Flandre-Orientale».

Katrien Devolder est chercheuse en philosophie à l’Université d’Oxford.

 

 

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