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10 mars 2016

La crise des réfugiés, un dragon à sept têtes, tout comme la crise de l’euro

Si la crise des réfugiés n’est pas celle de l’euro, elles partagent néanmoins des similitudes frappantes. Dans les deux cas, une issue favorable n’est pas garantie, mais pas non plus impossible.

Steven Van Hecke, chargé de cours en politique européenne et comparée à l’Université catholique de Louvain (KU Leuven)

Aucun mot ne connaît en Europe une « inflation » aussi forte que celle de l’adjectif crucial. C’est notamment ainsi qu’on avait qualifié le sommet extraordinaire qui devait se tenir entre les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne et la Turquie en vue de résoudre la crise des réfugiés. Or, une fois de plus, les attentes ont été déçues. Beaucoup de bla-bla et peu de résultats : seul un accord provisoire et non définitif a pu être conclu avec le principal voisin de l’Union. Parions que Tusk, Juncker, Merkel, Orban, Tsipras & Cie se retrouveront dans une semaine – et qui sait si le Premier ministre turc ne sera pas de nouveau de la partie ? – pour poursuivre les négociations et prendre le pouls de la situation. Dans le meilleur des cas, leur rencontre donnera lieu à des décisions qui, très probablement, devront être revues par la suite, lors d’un prochain sommet, à cause d’une mise en œuvre déficiente, voire de l’opposition franche des États membres de l’UE, soutenus par la Turquie.

Si la crise des réfugiés n’est pas la crise de l’euro, les deux présentent des similitudes frappantes, dont une succession rapide de sommets. Cela s’explique notamment par la nature très complexe – autre mot en vogue aujourd’hui dans l’Union européenne – de cette crise. En d’autres termes, comme dans le cas de la saga sur l’euro, on a affaire à une crise plurielle et multiforme. Voici presque trois ans, je qualifiais la crise de l’euro de dragon à sept têtes dans un article pour la revue « Samenleving & Politiek ». À l’époque, tout le monde pensait que l’Europe traversait la pire crise de son histoire. D’où l’emploi de métaphores percutantes. Aujourd’hui, celles-ci connaissent également une « inflation » à force d’être ressassées, au même titre que les prophéties annonçant la fin de l’UE.

Cela dit, l’image du dragon à sept têtes – la crise de l’euro étant une crise des banques, de la dette, des valeurs, des démocraties nationales, du projet d’intégration européenne, de la cohésion sociale et de la gauche politique – n’a rien perdu de son actualité, car la crise des réfugiés se prête parfaitement à une analyse comparable.

Ce que les banques ont été pour la crise de l’euro, les frontières extérieures le sont pour la crise des réfugiés. Personne ne s’en souciait, estimant qu’elles étaient suffisamment résistantes. De même que nous étions fiers de la libre circulation des capitaux, chaque Européen se félicitait de la libre circulation des personnes. Mais voilà qu’une tempête soudaine trahit l’extrême porosité du système et menace de créer un effet domino. S’il s’est finalement avéré que seule l’Europe était à même de prévenir l’effondrement du système, cette prise de conscience a demandé beaucoup (trop) de temps. Aujourd’hui, des tests de résistance et un contrôle exercé par l’UE doivent empêcher qu’un prochain choc entraîne de nouveau des conséquences aussi désastreuses.

Le rôle joué par les dettes dans la crise de l’euro – pardonnez-moi cette comparaison – est joué aujourd’hui par les réfugiés. Chaque État membre a sa propre histoire en matière d’immigration, et l’on ne peut pas y changer grand-chose au moment où une crise aiguë éclate. Mais un accroissement soudain et inégal du nombre d’immigrés fragilise l’équilibre interne d’une série d’États européens, vu l’incapacité de faire face à un tel choc en menant une politique ordinaire. Quel que soit l’angle sous lequel on analyse la situation, une répartition équitable des « charges » (comme des bénéfices) semble être la seule issue durable.

Tout comme la crise de l’euro, la crise des réfugiés est une crise des valeurs. De même que la cupidité menaçait le système financier de l’intérieur, la nonchalance avec laquelle l’Europe s’est attaquée aux foyers d’incendie à sa périphérie, ou plutôt les a ignorés, lui coûte cher aujourd’hui, au sens propre comme au figuré. C’est parce que l’Europe s’est trop peu occupée de la guerre civile en Syrie (qui dure depuis maintenant cinq ans) que cette même guerre civile préoccupe désormais l’Europe au premier plan.

La crise des réfugiés est également une crise des démocraties nationales. Chaque État membre reste libre d’élaborer sa propre politique, mais cette autonomie est relative au sein de l’UE, où les décisions nationales doivent être conciliables avec les accords européens. Qui veut jouer cavalier seul n’a pas sa place dans l’union monétaire européenne ou la zone Schengen. En conséquence, c’est le projet européen lui-même qui se trouve menacé. Pas tellement l’acquis communautaire, mais bien le principe selon lequel l’évolution vers une plus grande intégration apporte la réponse aux problèmes actuels. Une « renationalisation » ne semble pas exclue.

Enfin, la crise des réfugiés pose aussi la question de savoir dans quelle mesure les États membres sont disposés à s’entraider, dans les périodes fastes et en temps difficiles. Appelons cela solidarité. Une solidarité qui semble faire cruellement défaut pour l’instant. On peut aussi s’interroger sur la façon dont les partis classiques, et notamment de droite, entendent réagir à l’attrait exercé par la droite populiste.

Comme dans le cas de la crise de l’euro, une issue positive du conte du dragon à sept têtes – d’origine turque, soit dit en passant  –  est loin d’être garantie. Mais elle est n’est pas non plus impossible, du moins pour ceux qui osent engager simultanément le combat sur de nombreux fronts.

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