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Cafés branchés et mixité sociale ne font pas bon ménage

(cc) Kmeron

19 novembre 2015

Cafés branchés et mixité sociale ne font pas bon ménage

Temps de lecture: 3 minutes

Selon des sociologues rattachés à l’ULB, l’ouverture de cafés branchés dans les quartiers populaires ne favorise en rien la mixité sociale. Des études révèlent que ces bars attirent surtout les classes moyennes hautement qualifiées vivant hors du quartier. Mais elles ne se mêlent pas à la clientèle des cafés populaires voisins. 

Dans le discours dominant sur la revitalisation urbaine, la question des cafés dits « branchés » occupe une place centrale. Ils permettraient de (re)donner de la visibilité à certaines zones et de rendre attrayants les quartiers à éviter. Et de favoriser la mixité sociale, dont on a tant fait l’éloge. Ces idées sont également ancrées dans la mentalité des responsables politiques locaux, comme on a pu le constater lors de l’ouverture du Flamingo, en plein dans le quartier Yser, haut lieu de la prostitution à Bruxelles

À l’époque, on a pu entendre les responsables de la Ville affirmer avec assurance : « Le café doit attirer de nouvelles populations, ce qui permettra de renforcer le contrôle social et de créer une dynamique positive dans le quartier. » L’architecte de Frédéric Nicolay, le célèbre « lanceur » de bars à qui l’on doit notamment le Flamingo, affirme vouloir créer des « lieux de rencontres » qui « favorisent la mixité dans la ville ».

Il n’empêche : la mixité sociale est un mythe, répondent Daniel Zamora et Mathieu Van Criekingen en invoquant leur propre étude ainsi que d’autres travaux scientifiques. L’ouvrage collectif de sociologie et d’anthropologie Bruxelles, ville mosaïque, de l’Université Libre de Bruxelles (ULB), a récemment publié leur article, intitulé « Dans les bars “branchés” de Bruxelles : mixité sociale ou nouvel entre-soi ? ».

L’éclosion de certains cafés permet certes à différents groupes sociaux de se rendre dans leurs quartiers respectifs, mais ce n’est pas pour autant qu’ils se rencontrent, et encore moins qu’ils échangent. Bien au contraire. En discutant avec des clients des bars les plus branchés du quartier de la place Flagey, on se rend compte que bon nombre d’entre eux ne veulent aucunement se mêler « aux gens vulgaires », « aux sans-abris du quartier », « à ceux qui aiment le foot », « à ces porcs qui fument leur cigarette », etc.

Malgré l’image d’ouverture et de diversité que véhiculent les cafés branchés, on constate que de nombreux clients répugnent à côtoyer les bars populaires avoisinants et leurs clients. Ainsi, deux cafés adjacents peuvent évoluer dans des univers radicalement opposés en fonction de leur concept et de leur clientèle. De la microségrégation, pour ainsi dire. Loin de favoriser la mixité, les bars branchés renforcent les différences sociales, voire contribuent à la gentrification.

« Dans ce domaine, les gens préfèrent se rendre dans des endroits qui correspondent à leur image et où ils peuvent rencontrer des personnes qui leur ressemblent », explique Daniel Zamora. « La mobilisation sociale et la solidarité n’apparaissent pas spontanément. Cessons donc de prétendre que ces bars favorisent la mixité, car ce discours tend à escamoter le creusement des inégalités. »

Réduire les inégalités

Zamora va plus loin : selon lui, la mixité sociale n’est pas l’objectif à atteindre. « Souvent, on part du principe – à tort – qu’il faut élargir les classes moyennes pour stimuler la créativité et renforcer la dynamique à l’œuvre. Pourtant, les études montrent que la mixité sociale porte rarement ses fruits. Prenons l’exemple de Paris : on y a construit des logements sociaux dans les quartiers aisés, mais les habitants ne s’y sentaient pas chez eux et la solidarité n’a pas pu se développer. Résultat : ils sont repartis. La mixité ne fonctionne qu’à l’école, car les interactions entre les enfants et les adolescents s’inscrivent dans la durée. L’objectif à poursuivre devrait plutôt consister à réduire les inégalités et à rénover les quartiers sans y importer de nouveaux habitants. »

Une version embryonnaire de la même étude avait déjà été mise en avant par l’association Inter-Environnement Bruxelles pour dénoncer la multiplication des bars de Fréréric Nicolay.

Laurent Vermeersch pour brusselnieuws.be
Traduit du néerlandais par Sébastien Cano

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