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« Belgium bashing » : et si ça arrivait aux Pays-Bas?
29·04·16

« Belgium bashing » : et si ça arrivait aux Pays-Bas?

Bob De Graaff est professeur à l’Université d’Utrecht, spécialiste des services de renseignement et de sécurité et habite en Belgique.

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

(cc) Martin de Witte

Laurent Holbecq
Traducteur⸱trice Laurent Holbecq

Tout comme dans l’exagération des critiques des services (de sécurité) belges, les Néerlandais sont un peu trop sûrs que le terrorisme ne peut pas frapper chez eux, selon Bob de Graaff.

Rien ne va plus dans la lutte antiterroriste belge : telle était la conclusion générale aux Pays-Bas après les attentats de Bruxelles. Des médias néerlandais se sont soudainement mis à interviewer en masse des Belges, se demandant chaque fois si les autorités belges ne devaient pas attribuer la responsabilité des attentats à leurs propres négligences et à leur chaos administratif. Par commodité, les analystes néerlandais ont préféré ignorer comment un acte terroriste a été ingénieusement déjoué en janvier 2015 à Verviers et ils ont su oublier que plusieurs attentats ont été commis ou préparés sur et depuis le territoire néerlandais.

Dans leurs analyses, de nombreux médias et certains « experts » ont dépassé les limites du dénigrement de la Belgique, sur fond de l’excellence de la politique néerlandaise en matière de radicalisation, de départs pour la Syrie et de terrorisme. Selon Edwin Bakker, professeur spécialiste du terrorisme et de l’antiterrorisme de Leyde, la police en Belgique ne « s’ancre pas en profondeur dans la société » et selon Arthur van Amerongen, journaliste rebelle auteur du livre Brussel : Eurabia, « Anne Frank aurait survécu à la guerre si elle avait été musulmane et s’était cachée à Molenbeek ».

« Rien à voir avec Molenbeek »

Dans la comparaison avec la Belgique, c’est surtout l’agent de quartier néerlandais qui a fait l’objet d’amples louanges : il est l’antenne des pouvoirs publics dans la société et constitue, grâce à la qualité de ses contacts avec tous les habitants, un élément vital dans la lutte contre le terrorisme. Oubliées, les protestations contre le racisme de la police dans le quartier Schilderswijk de La Haye. Oubliés, les rapports d’Amnesty International et de la commission d’enquête des Nations Unies sur la discrimination selon l’origine ethnique concernant des abus dans ce domaine dans la police aux Pays-Bas.

L’establishment néerlandais de la lutte antiterroriste a vite coupé court à l’idée éventuelle que la situation aux Pays-Bas ne serait peut-être pas si différente de celle en Belgique.

Une semaine après les attentats du 22/3, lors de l’arrestation à Rotterdam d’Anis B. suspecté d’acte de terrorisme, le bourgmestre Ahmed Aboutaleb a aussitôt déclaré que les agents de quartier et lui-même connaissaient bien la situation de leur ville : « Ces quartiers n’ont rien à voir avec Schaarbeek ou Molenbeek. » Le bourgmestre a pourtant dû reconnaître que les communautés immigrées de Rotterdam ne s’adressaient pas elles non plus facilement aux autorités pour fournir des informations sur la radicalisation ou le terrorisme. La critique néerlandaise de la Belgique qui n’aurait pas réagi suffisamment vite à l’expulsion d’Ibrahim El Bakraoui par la Turquie s’est douloureusement retournée contre le ministre néerlandais de la justice, car les Pays-Bas en avaient été eux aussi informés par les autorités turques.

Moins de deux semaines après les attentats de Bruxelles, Yassin Elforkani, imam d’Amsterdam éduquant la jeunesse, a affirmé qu’il n’y avait qu’une simple différence de phase d’un peu plus d’un an entre les Pays-Bas et la Belgique : la différence entre la création de Sharia4Belgium chez les voisins du sud et celle d’associations extrémistes comparables aux Pays-Bas. Il estime qu’Amsterdam pourrait prévoir des attentats d’ici un an à un an et demi.

Tout ceci ne signifie pas qu’il n’y ait pas lieu de critiquer la politique belge et la critique s’est aussi exprimée en Belgique elle-même. Mais pour quelles raisons penserait-on que la Belgique est un mauvais élève en matière de lutte antiterroriste ? Ou que les centaines de terroristes du groupe État islamique (EI) qui seraient prêts à frapper des cibles européennes ne viseraient que les Belges ? Et, à l’instar des liens existant en Belgique entre l’EI et les milieux de la criminalité marocaine, un islam de la criminalité ne pourrait-il pas apparaître également aux Pays-Bas, si l’étincelle passe de l’EI à la maffia marocaine d’Amsterdam ?

Orientation vers la France

Certains problèmes compliquent la comparaison entre Belgique et Pays-Bas, comme la différence de terreau de l’extrémisme. Aux Pays-Bas, le problème du terrorisme djihadiste et de la radicalisation est surtout considéré en termes d’ethnie et de religion. La Belgique a longtemps privilégié une interprétation socioéconomique. Et à juste titre, mais cela n’est que partiellement lié à une fragmentation administrative ou policière. La situation géographique constitue une autre différence, ainsi que l’orientation vers la France, un pays qui lutte contre l’extrémisme islamiste depuis des décennies déjà. Rotterdam s’est par ailleurs déjà révélée à plusieurs reprises aussi un bon terreau pour la France. Du fait du succès du déploiement de Sharia4Belgium dans le passé, le nombre de Belges partis rejoindre la Syrie est relativement élevé, ainsi que la menace que représentent par conséquent ceux qui en reviennent. Le manque relatif de personnel des services de renseignement et de sécurité est d’autant plus souciant, même si la pression exercée sur ceux qui luttent contre le terrorisme se rencontre tout autant dans des pays comme la France ou l’Angleterre et que les services de ces pays ont eu eux aussi chaque fois les auteurs d’attentats dans le collimateur, mais précisément pas au moment crucial.

Il serait excessif d’affirmer que les pouvoirs publics belges, contrairement à leurs homologues néerlandais, n’ont pas compris que la radicalisation se déroule en premier lieu dans un contexte local. Dans toutes les critiques de la fragmentation des structures en Belgique, il convient de ne pas perdre de vue qu’il existe des liens solides entre les politiques antiterroristes au niveau local et à l’échelle nationale. Des équipes de travail locales Task Forces Radicalisme existent depuis 2005 déjà, pilotées par la Nationale Task Force. Et, sous la présidence belge de l’Union européenne, notons-le, un programme de prévention de la radicalisation violente Community Policing Preventing Radicalisation & Terrorism (CoPPRa) a été mis sur pied, pour soutenir les policiers en première ligne dans la lutte contre la radicalisation.

Depuis des années déjà, la stratégie des djihadistes consiste à contraindre leurs adversaires (occidentaux) à disperser leurs forces. Cet argument à lui seul plaiderait, après les attentats de Paris et de Bruxelles, pour rechercher désormais des cibles ailleurs. Plus le califat sera menacé, plus il faudra s’attendre à ce que l’EI recherche son salut sur un autre front, à savoir le front européen. Et pourquoi les Pays-Bas seraient-ils alors épargnés ? L’État néerlandais est-il aux yeux des terroristes de l’EI moins « croisé » que la Belgique ? Quelqu’un pourrait bien un jour chercher à se venger des centaines de bombes qu’a lancées l’aviation néerlandaise sur les cibles de l’EI.

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