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(c) drpavloff

29 janvier 2016

Audi investit à Bruxelles, mais pas grâce à Van Overtveldt

Temps de lecture: 4 minutes

L’usine Audi de Forest construira à partir de 2018 le premier 4×4 électrique de la marque automobile allemande. L’emploi y est donc assuré pour quelques temps encore. Le ministre des Finances Johan Van Overtveldt s’efforce d’en attribuer tout le mérite au gouvernement. Les syndicats ont une autre vision des choses. 

L’ambition poursuivie par Audi avec son E-tron Quattro est très claire : construire un 4×4 cent pour cent électrique qui fera directement concurrence à la Model X de Tesla. L’usine de Forest fabriquera aussi les batteries.

« C’est la preuve que notre politique fonctionne » a immédiatement fait savoir le Premier ministre Charles Michel. « La décision d’Audi montre que la Belgique est de nouveau sexy pour les investisseurs. C’est aussi un signal envoyé aux autres entreprises indiquant que notre pays est de plus en plus attractif. »

Le ministre des Finances, Johan Van Overtveldt (N-VA), n’est pas en reste et a également fait référence à la politique du gouvernement. « Je suis vraiment très heureux que nous ayons pu convaincre Audi de l’amélioration du climat pour les investisseurs et des atouts du tax shift, qui abaisse considérablement les charges sur le travail. La politique de relance du gouvernement vise à maintenir et à attirer l’emploi. »

Du côté des syndicats, le son de cloche est bien différent. « Cette décision est surtout le résultat de longues négociations entre les représentants des travailleurs, tant en Belgique qu’en Allemagne, et la direction », réagit Manuel Castro, président de la centrale FGTB des métallos pour le Brabant. Selon lui, le syndicat allemand IG Metall a joué un rôle décisif.

En 2007, l’avenir de l’usine de Forest – qui était encore une implantation de Volkswagen – ne tenait plus qu’à un fil. A l’époque, les travailleurs ont accepté de très nombreuses concessions pour que l’unité ne ferme pas définitivement ses portes.

« Lors de la remise en route, début 2007, des accords ont été conclus sur la flexibilité, la maîtrise des coûts et l’organisation de la concertation sociale. C’était une période difficile où il a été demandé au personnel de faire beaucoup d’efforts pour que le site devienne une implantation Audi à part entière », indique la CSC. Le syndicat y voit un signe que la concertation sociale peut fonctionner.

La FGTB insiste aussi sur le rôle des régions. « La Région de Bruxelles-Capitale a effectivement investi dans un nouveau centre de formation capable de garantir des formations de qualité pour de très nombreux travailleurs. »

Qui a raison ?

Qui faut-il donc croire ? Le gouvernement a mis une centaine de millions d’euros à la disposition d’Audi. Il serait étonnant que cette manne n’ait joué aucun rôle dans la décision du constructeur. Eh bien pas forcément. Mckinsey ‘s Quarterly, une revue destinée aux « top managers », comme ils se qualifient eux-mêmes, a un jour écrit : « certains incitants populaires comme de faibles taux d’imposition, les financements subventionnés ou les terrains gratuits ne font rien d’autre que diminuer la valeur de ces investissements qui auraient été consentis de toute façon. »

En un mot comme en cent, les multinationales ne font pas leur choix en fonction de ces cadeaux. Cet argent est jeté par les fenêtres. Audi allait investir à Bruxelles dans tous les cas de figure. Ces cent millions sont une sympathique poire pour la soif. Pour la Belgique, il s’agit d’une perte sèche qu’il faut retrancher des bénéfices à attendre de l’investissement en question.

Dans ce cas, Audi serait-il tombé sous le charme de la diminution des charges salariales ? Le professeur d’économie Paul De Grauwe a balayé les jérémiades sur le niveau élevé de nos charges salariales belges dans une interview accordée début janvier au Standaard. « Ces coûts salariaux sont un signe de notre prospérité. Ils résultent de notre productivité élevée. Nous constatons que les pays aux salaires horaires bruts élevés sont plus compétitifs que ceux où les salaires horaires sont plus bas. S’il est question d’un lien, il est donc positif, et pas négatif. »

Et c’est d’ailleurs dans ce sens que vont les conclusions de nombreuses recherches scientifiques. Aux Etats-Unis, le Bureau of Economic Analysis, lié au gouvernement, a voulu savoir en fonction de quels critères les multinationales américaines choisissaient d’investir à l’étranger. La conclusion est sans appel : « Les facteurs qui accroissent la productivité (comme la proximité des fournisseurs, la présence de travailleurs hautement qualifiés et une infrastructure de transport de qualité) comptent davantage que les facteurs liés aux coûts de production (comme la disponibilité d’une main-d’œuvre bon marché). »

Et comment sont financées les voies de chemin de fer, les autoroutes et les écoles qui forment les travailleurs ? Grâce aux impôts, naturellement. Nous pouvons donc aussi parler d’un lien positif entre impôts élevés et attraction des investissements.

Un autre questionnaire sur lequel les économistes ont longtemps planché montre que le niveau des salaires n’est pas vraiment déterminant dans le choix des entreprises étrangères en quête de lieux où investir. Les multinationales rétribuent mieux leurs travailleurs que la moyenne des entreprises. Il ressort de l’enquête sur les salaires de Vacature que, dans notre pays, les entreprises allemandes, américaines ou britanniques sont les plus généreuses. Les salaires y sont supérieurs de dix pour cent. Et des centaines d’études ont été publiées sur les raisons qui expliquent cet écart.

Selon l’économiste américain Paul Krugman, lauréat du Prix Nobel, la compétitivité est une obsession dangereuse. C’était d’ailleurs le titre de l’un des essais qui a fait sa célébrité et dans lequel il affirme que la compétitivité joue entre les entreprises, mais pas entre les pays. Les pays ne se font pas concurrence. Si Coca-Cola gagne, Pepsi perd. Mais deux pays peuvent tout à fait gagner les deux. Si les salaires et la productivité augmentent dans deux pays qui commercent entre eux, ils peuvent en bénéficier tous les deux. Le pouvoir d’achat s’accroît et le marché devient donc plus grand.

Dans ce cas, pourquoi diable les responsables politiques persistent-ils à chanter la même chanson ? Dès 1994, Krugman avait avancé à ce propos une explication valide. « Beaucoup de dirigeants de notre planète voient dans la métaphore de la compétitivité un instrument politique des plus utiles. La rhétorique sur la compétitivité semble être une bonne manière de justifier des choix délicats ou, justement, de les contourner. »

Le gouvernement a choisi de distribuer des cadeaux aux entreprises et aux groupes bien dotés en capitaux. La population s’entend raconter que ces mesures sont prises au nom de la compétitivité. S’il est vrai que l’économie peut être une science impondérable, ses formes dérivées que vous trouvez dans la presse écrite et à la télévision ne le sont en rien.

Analyse en V.O. de Christophe Callewaert pour De Wereld Morgen 

Traduit du néerlandais par André Verkaeren

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