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23 février 2016

And the loser is… Donald Trump

Temps de lecture: 3 minutes

[Opinion] Le magnat de l’immobilier a certes remporté la primaire républicaine en Caroline du Sud, mais il a surtout vécu la pire soirée de sa course à l’investiture. C’est ce que craint le politologue Bart Kerremans.

Samedi soir, Donald Trump a dû passer une soirée mouvementée. Tout avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices : l’écrasante victoire que lui avaient promise les sondages se concrétisa très rapidement. Mais plus l’heure avança, plus les nuages vinrent obscurcir son horizon : non seulement Marco Rubio semblait s’orienter de justesse vers une deuxième place, mais Jeb Bush restait quant à lui bien loin de la barre psychologique du pourcentage à deux chiffres.

Quand la nuit tomba, la victoire de Trump eut un goût résolument amer. Rubio s’était bel et bien adjugé in extremis la deuxième marche du podium au détriment de Ted Cruz et le pire cauchemar du milliardaire devint réalité : Jeb Bush lâchait l’éponge. John Kasich, de son côté, restait à l’agonie et ne fera plus long feu. Même s’il se berce encore d’illusions sur ses chances d’investiture, le gouverneur de l’Ohio ne passera pas le mois de mars.

Les voix de ces deux candidats reviendront en grande partie à Rubio. Les sondages menés à la sortie des bureaux de vote sont sans équivoque. Les électeurs de Bush et de Kasich partagent un profil pratiquement identique à ceux de Rubio. La seule différence est que Marco Rubio dispose d’un pouvoir d’attraction bien plus important, ce qui en fait un candidat d’autant mieux armé pour combattre Cruz et, par corollaire, Trump.

Dans un État aussi conservateur que la Caroline du Sud, Cruz aurait dû, au minimum, décrocher une confortable deuxième place et non une troisième. Au vu du poids des « croyants » sur la primaire républicaine et des avantages évidents sur le taux de participation qui découlent de l’organisation des votes dans les églises évangélistes, Cruz aurait dû ne faire qu’une bouchée de Rubio et rivaliser avec Donald Trump. Or, ni l’un ni l’autre ne s’est produit. Cruz marche donc sur les traces de Huckabee (en 2008) et de Santorum (en 2012) : mourir à petit feu après un démarrage en trombe dans l’Iowa. Il est le seul à ne pas encore s’en rendre compte.

Pourquoi est-ce une catastrophe pour Trump ? La réponse est simple. Pour le milliardaire, il n’existe qu’une seule et unique voie vers l’investiture républicaine : laisser ses très nombreux adversaires se neutraliser. Il a donc tout intérêt à les voir rester en course le plus longtemps possible. Ils dilueront ainsi les voix des électeurs traditionnels et permettront aux partisans de son idéologie anti-système de réunir assez de voix pour terminer à chaque fois la course en tête et obtenir le suffrage des grands électeurs. Car c’est une des particularités des élections présidentielles américaines : la priorité est de réunir les représentants qui porteront votre cause auprès du grand collège électoral. Chez les Républicains, la première place est généralement suffisante pour décrocher tous les grands électeurs d’un État. Prenons l’exemple de la Caroline du Sud : même si Trump n’y a remporté que 32,5 % des suffrages, sa première place lui permettra d’obtenir le soutien de l’immense majorité des 50 grands électeurs de l’État.

En renonçant à ce stade, Jeb Bush vient donc jouer les trouble-fêtes. Avec cet abandon, conjugué au bon score de Rubio, il sera plus difficile pour Trump de terminer en tête dans les nombreux États qu’il reste encore à conquérir. Ce sera pratiquement mission impossible.

Deux atouts

Rubio a deux avantages sur Trump. Tout d’abord, il forme une solution de rechange acceptable pour les électeurs de Bush. Leur profil est en effet en tout point comparable et leur profonde aversion pour Trump suffira à les jeter, du moins pour la plupart, dans les bras de Rubio. Deuxièmement, Rubio est de loin le favori des électeurs qui se préoccupent de savoir qui aura les capacités pour l’emporter sur le candidat démocrate en novembre. Plus les primaires avancent et plus cette question se pose. Et elle prendra encore plus d’importance si la nomination de Hillary Clinton se confirme. L’éligibilité du candidat à la présidence du pays pèsera donc de plus en plus sur les votes des Républicains. Rubio en sera le grand bénéficiaire.

Que se passera-t-il si Cruz décide lui aussi d’abdiquer ? C’est peu probable, mais encore possible. Trump a-t-il à y gagner ? Pas vraiment. Dans le chef des partisans de Cruz, on doute davantage du conservatisme de Trump que de celui de Rubio, assurément en matière de religion et de foi. Et donc : soit ces électeurs se rabattront massivement vers Rubio, soit ils lâcheront également prise et n’iront même pas voter. Il s’agira vraisemblablement d’une combinaison de ces deux scénarios. Mais dans les deux cas, Rubio en sortira vainqueur.

Donald Trump ne profitera donc pas vraiment de sa victoire en Caroline du Sud. Au contraire, même. Mais il n’est pas le seul à avoir été piqué au vif : Hillary a elle aussi du souci à se faire. De tous les Républicains, Rubio est très de loin l’adversaire le plus coriace qui peut lui barrer la route de la Maison-Blanche. Par comparaison, Sanders est même un enfant de chœur.

Spécialiste de la politique américaine, Bart Kerremans enseigne les relations internationales à la KU Leuven.

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