DaarDaar

Le meilleur de la presse
flamande en français

Sarah Schlitz sur l’affaire Ihsane Haouach : « La presse flamande a été exemplaire »
08·10·21

Sarah Schlitz sur l’affaire Ihsane Haouach : « La presse flamande a été exemplaire »

L’avant-veille de son départ en vacances, Sarah Schlitz, secrétaire d’Etat à l’égalité des genres, nous accueille dans son bureau en compagnie de son porte-parole Oliviero. L’ambiance est très détendue et marque la fin d’une séquence extrêmement agitée pour la principale intéressée, avec la nomination et la démission d’Ihsane Haouach.

Derrière nous, devant le mur, trône fièrement un panneau flip chart avec des phrases en néerlandais. « Pour accueillir DaarDaar ?» lui demandons-nous immédiatement. « Nenni hein, ça vient de mon dernier cours de néerlandais », nous répond-elle. Au cours de cette interview, nous aurons l’occasion de creuser plus amplement les liens qui unissent la secrétaire d’Etat à nos compatriotes du nord du pays, de parler notamment de BV, d’égalité de genres, de mobilité, des sujets qui clairement la passionnent. 

Temps de lecture : 7 minutes Crédit photo :

© Adrienne Popovic

Jonathan Moskovic : J’ai une première question à vous poser : que représente la Flandre à vos yeux ?

Sarah Schlitz : Pour moi la Flandre, c’est la Belgique, c’est mon pays et c’est une culture qui est très proche de la mienne. Avec les Flamands, on a de nombreux points communs, ce sont à la fois des gens festifs sur un territoire densément peuplé, à travers lequel on peut se déplacer assez facilement en train ou à vélo, plus encore qu’en Wallonie.La Flandre, ce sont aussi des spécificités assez touchantes que j’ai pu découvrir à travers mon travail ici, à la Chambre, et surtout quand j’ai pu fréquenter toute une série de Flamands avec le groupe Ecolo-Groen. Parce que oui, nous avons pour particularité de beaucoup travailler ensemble. Pour chaque commission, nous sommes toujours à deux, un néerlandophone et un francophone, pour toujours avoir la perspective de l’autre, de voir comment une proposition politique sera reçue du côté flamand et du côté francophone, toujours dans l’optique de réaliser un travail en commun.

Ce que je trouve également touchant, c’est tout ce fonctionnement « star system » avec les BV. C’est hyper chouette d’avoir des stars locales, tout comme le principe de beaucoup fonctionner avec des parrains et marraines qui sont connus en Flandre. J’ai par exemple rencontré Goedele Liekens (NDLR : députée Open VLD, BV et sexologue reconnue) que je ne connaissais pas du tout. Elle a écrit un livre sur le sexe ! Elle est vraiment très sympa, c’est un chouette femme avec qui j’ai eu la chance de travailler. Par ailleurs, les Flamands ont toute une tradition que nous n’avons pas, par exemple, le fait de se rendre à l’école en pyjama pour les enfants qui ont le cancer. Citons aussi le fait de se mettre des points sur la main pour lutter contre le harcèlement scolaire. Dans un registre plus bizarre, ils avaient fait une campagne pour diffuser des photos de chats sur les réseaux sociaux. Mes collègues flamands ont attiré mon attention là-dessus : « Sarah, ça serait bien que tu diffuses une photo de chat aujourd’hui ». Quand j’ai demandé pourquoi, on m’a dit : « parce qu’à chaque photo de chat partagée sur les réseaux sociaux, c’est une photo pédopornographique qui est partagée ». Bizarre, me suis-je dit. C’était une action en Flandre il y a quelques mois, lancée par Child focus et uniquement relayée par des personnes flamandes.

J.M. : D’après vous le fait que nous n’ayons pas ce système de starification au niveau francophone est-il une bonne ou mauvaise chose ? Faudrait-il le stimuler au niveau francophone ou belge également ?

S.Schlitz :  Je crois que nous avons une forte influence de la France, avec un territoire francophone beaucoup plus large, avec le Canada aussi. Au niveau flamand, on voit vraiment une culture propre, beaucoup plus préservée et moins perméable que nous avec la France, avec qui les échanges sont plus nombreux. C’est une différence culturelle, mais je ne pourrais dire si  c’est mieux ou moins bien d’un côté comme de l’autre. C’est vrai qu’au niveau francophone, il y a peu de têtes qui dépassent, même dans les mobilisations militantes, nous sommes beaucoup plus dans une approche collective et horizontale, avec une volonté affirmée de ne pas ériger de porte-paroles trop importants. Quand on regarde les grèves pour le climat, on a eu directement des personnes comme Anuna De Wever qui ont émergé. Il est vrai que nous avons eu Adelaïde (NDLR : Charlier) du côté francophone, mais c’est vraiment venu par la suite. Je ne sais pas si c’est mieux on non, mais c’est là une autre différence culturelle entre les deux communautés.

J.M. : Si on revient plus en amont et à votre enfance, est-ce qu’il vous reste un souvenir des cours de néerlandais et une anecdote marquante ?

S.Schlitz :  Alors, en primaire, aucun cours de néerlandais, rien du tout. Puis en secondaire, j’ai commencé par faire de l’anglais, après en troisième secondaire se posait la question de la deuxième langue et je me souviens que plein de copains ne voulaient pas prendre le néerlandais parce que « c’était moche », selon eux. Ce à quoi je leur répondais « et donc, parce que les maths sont moches, tu ne veux pas apprendre à compter ? Tu seras bien quand tu seras plus grand si tu ne sais pas compter ! . Voilà donc une anecdote dont je me souviens. Je défendais l’apprentissage du néerlandais comme outil pour se débrouiller dans la vie et pour pouvoir dialoguer. Ensuite, j’ai fait du néerlandais à l’école durant des cours qui n’étaient pas très poussés, et pas directement orientés sur la pratique. Nous étions très forts dans nos listes de vocabulaire, mais il n’y avait pas du tout d’échanges avec des classes flamandes. Et à l’unif, aucun cours de langue en sciences politiques.

J.M. : A l’aune de ce parcours, serait-il pertinent d’avancer les premiers cours de néerlandais ? Cette meilleure maîtrise de la langue qui en découlerait pourrait-elle être un outil pour rassembler francophones et néerlandophones ? Ou, à l’inverse, n’est-ce pas qu’une question de langue ? 

S.Schlitz :  Ah, si  ! Moi je pense qu’il y a certainement une question de langue qui pourrait déjà beaucoup aider pour apprendre à se comprendre, pour commencer. Pour pouvoir apprendre la culture de l’autre et la découvrir, la langue est déjà un bon moyen.  La proposition d’Ecolo est d’avancer l’apprentissage obligatoire du néerlandais à la troisième primaire. Personnellement, qu’est-ce que j’aurais rêvé d’avoir appris le néerlandais petite  ! Aujourd’hui, je prends encore des cours de néerlandais chaque semaine, c’est un processus beaucoup plus compliqué quand on est adulte, ça c’est clair.

J.M. : Quel est le membre du gouvernement avec l’accent flamand le plus incompréhensible ?

S.Schlitz :  De Croo je le comprends bien, Geens je le comprends hyper bien, Van Quickenborn également. Le truc est qu’en tant que secrétaire d’Etat, on ne les voit pas beaucoup. On n’a pas des masses de réunions en commun. Elle n’est pas au gouvernement, mais Meryem Almaci (NDLR : présidente de Groen), est très très compliquée à comprendre. Nous avons des réunions Ecolo-Groen chaque semaine pour faire le point avec les co-présidents sur les dossiers fédéraux et là, oui, quand vient le tour de parole de Meryem, je me dis : « oula ! ».

J.M. : Est-ce que vous observez une différence d’approche relative à vos compétences entre la Flandre et la Belgique francophone ?

S.Schlitz :  Je pense franchement que pour l’égalité des chances et des genres, les mêmes défis se posent, que l’on soit à Arlon ou à Ostende. Il y a un boulot monstrueux de lutte contre les discriminations, de lutte contre les violences de genre ou intrafamiliales. Même à la Chambre, sur ce sujet-là, on a auditionné pendant un an des experts de terrain aussi bien francophones que néerlandophones, et les constats sont les mêmes. Après, il y a une différence d’approche avec la régionalisation de la compétence. En Flandre, on a les family justice centers, alors qu’au niveau francophone, cela n’existe pas, on a plus le modèle des plannings familiaux. On doit donc déployer les politiques fédérales en s’appuyant sur ce qui existe dans chaque région. On remarque quand même une sensibilité très forte au niveau flamand concernant la lutte contre les violences sexuelles. Pour moi, c’est fort intéressant d’avoir des personnes très volontaristes au sein du gouvernement, comme Annelies Verlinden ou Vincent Van Quickenborn pour qui le sujet est réellement une priorité. Du coup, on travaille vraiment bien ensemble. Pour l’instant, je travaille à mon plan d’action de lutte contre les violences de genre, et ils sont hyper constructifs, ce qui fait forcément  plaisir.

Par contre, au niveau francophone, sur les questions de violences de genre, il y a une dimension plus militante, qui tient plus à l’héritage des mouvements féministes, à la façon dont ils sont subventionnés. On est davantage dans l’identification des violences envers les femmes avec une lecture de genre un peu plus forte. Il faut ainsi parvenir à concilier ces deux approches là. Ce qui compte pour moi dans l’accord de gouvernement, c’est que l’on s’attèle à lutter contre les inégalités entre les femmes et les hommes héritées du passé et qui organisent aujourd’hui la façon dont nos sociétés sont construites. De manière générale, il y a des sensibilités différentes et on décide de trouver un point commun pour avancer.

J.M. : Je me permets de revenir sur un point qui a été récemment soulevé dans l’actualité. On a pu avoir l’impression – peut-être que allez-vous nous contredire – que la couverture médiatique de « l’affaire Ihsane Haouach » était très différente dans la presse francophone et néerlandophone. Confirmez-vous ou, du moins,  comment interprétez-vous cela ? 

S.Schlitz :  Je pense que de notre côté, nous avons l’influence des Français qui est catastrophique sur la question de la laïcité exclusive. Voilà, moi je ne comprends pas comment on peut en arriver là, décider de faire des attaques ad hominem, exclure certains groupes de certaines fonctions, ou des personnes en fonction de ce qu’elles portent. Plutôt que d’avoir la volonté justement, de travailler ensemble. Les ministres flamands ont vu arriver le scandale, en se disant :« mais qu’est-ce qu’ils ont, ceux-là ?Ils sont fous ? » D’autant plus que la nomination était parfaitement légale, que dans des villes comme Malines, il y a du personnel qui travaille avec le foulard, et c’est tout à fait normal. Je cite Malines car on la prend habituellement en exemple, mais il y en a d’autres à ce niveau-là.

Et puis même, je trouve que la presse flamande a été exemplaire. J’y ai trouvé des articles à la fois très intelligents, très analytiques. En revenant d’une dure journée consacrée à cette question, cela a été un soulagement de tomber sur un article dans de Wereld Morgen qui comparait les récents propos de Bart de Wever, invitant carrément à bypasser la Constitution, donc pousser à la révolution, au coup d’Etat, pour ainsi dire, sans que personne ne s’en affole, à ceux d’Ihsane Haouach qui sucitaient un tollé. J’ai particulièrement apprécié ! De le lire dans ce journal, à ce moment-là, cela faisait vraiment du bien. Sans oublier les recteurs d’universités flamandes qui ont aussi commencé à sortir les uns après les autres sur les réseaux sociaux pour me soutenir. Je me suis dit : « ouf ! », cela fait quand même plaisir !

J.M. : Et, plus généralement, si on met cette question de côté évidemment, qu’est-ce qui divise les francophones et les néerlandophones ? 

S.Schlitz :  Ah ! Je pense que ce qui divise, c’est le fait qu’on n’a sans doute pas la même offre électorale, et donc le fait qu’on n’a pas la possibilité de voter pour les mêmes personnes ou pour les mêmes partis. Cela crée vraiment une polarisation de l’échiquier politique, parce que certains s’en servent justement pour désigner l’autre comme un bouc émissaire et donc remporter des voix. En définitive, cela devient une stratégie électoraliste qui dure depuis des dizaines d’années en Belgique et qui, réellement, déchire le pays. Je pense notamment que la circonscription électorale fédérale est une bonne proposition pour rassembler les citoyens du pays.

J.M. : Au-delà d’une telle réforme, plus institutionnelle, que pourrait-on faire pour stimuler un rapprochement entre le Nord et le Sud.  Est-ce seulement nécessaire, pour commencer ?

S.Schlitz :  Je crois qu’avec Groen, on  crée déjà du dialogue entre les habitants.Les vœux de fin d’années, par exemple, on les fait ensemble. Et on a la Green house (NDLR : nouveau siège d’Ecolo-Groen) à Bruxelles, qui est un bâtiment qu’on a acheté ensemble avec Ecolo-Groen et Jong Groen.  On va pouvoir y collaborer le plus possible. Ici, au gouvernement, les 5 ministres verts travaillent ensemble. On se trouve d’ailleurs tous dans le même bâtiment. Moi, je passe voir Petra (NDLR : De Sutter, ministre de la Fonction publique) très souvent pour discuter de l’un ou l’autre sujet, et ça, c’est vraiment précieux ! Selon moi, cela vaut vraiment la peine de mettre en place un modèle comme celui-là, et de le généraliser.

Découvrez la suite de l’interview de Sarah Schlitz la semaine prochaine sur DaarDaar.be

Partager :
© DaarDaar ASBL 2021 - Mentions légales - Vie Privée