D’apparence calme et paisible, le Canada cache beaucoup de similitudes avec son cousin belge situé outre-Atlantique. Notamment sur la question des identités linguistiques, un combat qui ne cesse d’exister en Belgique comme au Québec.
Dans le cadre du Festival International du Journalisme de Carleton-sur-Mer, nous nous sommes rendus dans ce charmant village situé au fin fond de la Gaspésie, à la frontière du Nouveau-Brunswick, une province bilingue où les cris des mouettes et le souffle du vent remplacent le bruit de la circulation.
Mais dans ce cadre paisible, une question vient parfois chambouler la discussion. Elle porte généralement sur les liens, ou plutôt l’absence de liens, entre la communauté francophone majoritairement présente au Québec et la communauté anglophone, présente sur la quasi-totalité du territoire canadien, en plus des nombreuses langues autochtones et issues de l’immigration. C’est lors d’une conférence sur « Comment continuer la conversation ? » qu’une spectatrice belge pose une question d’apparence banale, questionnant la manière de continuer la conversation malgré la barrière linguistique. Le public québécois, d’apparence si aimable, se réveille comme un ours endormi que l’on aurait chatouillé de trop près : « Ce sont toujours les francophones qui font l’effort, c’est à sens unique », « les anglophones ne parlent pas français ». On croirait presque entendre des Flamands se plaindre de leurs homologues francophones belges. Il faudra attendre que Michel Désautels, modérateur de cette conférence, tente tant bien que mal de refermer ce qu’il qualifie de « Boite de Pandore ».
« Parler français, c’est résister »
Nous nous sommes questionnés sur l’origine de cette volonté québécoise de parler français partout, allant jusqu’à franciser les anglicismes pourtant utilisés par les francophones d’Europe. En effet, au Québec on ne dira pas drive-in, ni week-end, ni faire du shopping, mais plutôt service à la conduite, fin de semaine ou encore magasiner.
Ce besoin de ne surtout pas utiliser d’anglicisme ne sort pas de nulle part : « Nous vivons entourés de 350 millions d’anglophones… Parler français c’est notre manière de résister, de garder notre culture, notre identité » nous confie Johanne Fournier, journaliste indépendante. Selon un vieil homme vêtu d’un béret et d’un manteau à carreaux, Gaspésien d’origine, « l’anglais ça ne s’apprends pas, ça s’attrape ». Comme s’il s’agissait d’une maladie contagieuse. Cet homme nous rapporte également que beaucoup de Québécois craignent que le français s’érode petit à petit, comme si leur langue était une falaise grignotée par les vagues d’anglicismes de plus en plus fréquentes.
Obligation du néerlandais en Wallonie : et la Belgique deviendra un peu plus belge
Pour eux, parler français est un acte de résistance, dans un Canada où historiquement le français était la langue majoritaire, mais où l’anglais a pris le dessus au fil des siècles depuis ce que beaucoup de Québécois considèrent comme « l’abandon de la part des Français ». Aujourd’hui, il existe encore des minorités francophones éparpillées partout sur le vaste territoire canadien, mais elles se font de plus en plus rare.
Flandre, Québec, même combat ?
Historiquement, le Canada est un pays très vaste et relativement facile à cultiver. C’est au XVIe siècle que Jacques Cartier (explorateur français qui découvrit l’actuel Canada et établi l’une des premières colonies françaises) y débarqua pour la première fois avant d’entamer la colonisation du territoire par les Français. Au fil des siècles, les fermiers français se sont installés partout sur le territoire canadien jusqu’au changement d’empire, qui fera passer le Canada sous le règne de l’Empire Britannique. C’est à ce moment-là que l’on peut faire un rapprochement avec la Flandre, vivant historiquement de l’agriculture et du commerce maritime. Pendant des décennies, cette dernière a été oppressée par la bourgeoisie francophone belge en travaillant, combattant dans une langue qui, comme les Québécois, n’était pas la leur.
Aujourd’hui, la Flandre a évolué, tout comme le Québec. Mais il reste toujours quelques soucis liés à l’histoire de leur langue. Beaucoup de Flamands en ont assez de devoir apprendre le français qu’ils associent à la bourgeoisie, alors que de l’autre côté de la frontière linguistique, l’effort d’apprendre le néerlandais est plus rare. Ils vont même jusqu’à qualifier la langue de Vondel, pourtant riche d’histoire et profondément liée à une identité culturelle forte, comme une langue “barbare”, “laide” ou “inutile”.
Pourquoi les jeunes francophones boudent-ils les séjours linguistiques en Flandre?
Au Canada, on parle de « deux solitudes » (terme utilisé pour décrire le fossé entre les deux communautés linguistiques au Canada) et d’indépendance québécoise, tandis qu’en Belgique on parle plutôt de communautés et de confédéralisme. Des mots distincts pour une situation pourtant pas si différente. Au Québec comme en Flandre, chaque élection est rythmée au son des partis indépendantistes, alors que de l’autre côté de la frontière linguistique, les anglophones rencontrent certaines difficultés à s’adresser en français aux franco-canadiens. De notre côté de l’océan Atlantique, Wallons et Bruxellois ont parfois du mal à comprendre l’importance de la langue en tant qu’identité culturelle. Tant pour les Québécois que pour les Flamands, il paraît clair que cette volonté de parler sa propre langue natale plutôt qu’une autre langue nationale s’inscrit dans une continuité de résistance à une longue période d’oppression de la bourgeoisie belge francophone d’un côté et des chefs d’entreprises canadiens anglophones de l’autre.
L’union fait la force, eendracht maakt macht
Aujourd’hui, de nombreux Belges ou Canadiens (qu’ils soient Wallons, Flamands, Bruxellois ou Québécois) ne veulent pas d’une séparation de leur pays. Beaucoup de gens tentent tant bien que mal de parler l’autre langue ou de trouver des solutions pour rapprocher les communautés. C’est notamment le cas de Justin Laramé, metteur en scène québécois qui nous évoque la traduction de ses œuvres. C’est aussi le but de DaarDaar, média visant à traduire les articles de la presse flamande en français. Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du journal Le Soir, nous a également expliqué la collaboration du journal francophone avec le quotidien flamand De Standaard à travers un partage de données ou des enquêtes conjointes.
Bruxelles bilingue ? Officiellement, oui. Dans les faits, pas du tout !
Des solutions, il en existe tout autant que des tentatives de rapprochement. On peut commencer par le visionnage de productions flamandes sous-titrées en français. On peut aussi commander son pain en néerlandais lors de nos excursions à la mer du Nord. On peut consulter la presse flamande… Et qui sait ? Peut-être qu’un jour Bruxelles sera réellement bilingue, que les médias ne seront plus divisés, que la langue ne sera plus un souci, voire même que la frontière entre les régions sera une simple limite géographique et non plus une frontière culturelle, linguistique et idéologique.
Certes, notre pays est plat, mais il est loin d’être ennuyeux. C’est probablement cette complexité qui fait notre identité et notre richesse culturelle. D’aucuns diront que “Ceci n’est pas un pays”. Pourtant, ces 3 communautés, ces 3 régions et ces 11 millions de personnes font de la Belgique un pays unique. Parfois un rien surréaliste…