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Le sexe rentre en scène ? Alors on appelle la coordinatrice d’intimité
28·12·21

Le sexe rentre en scène ? Alors on appelle la coordinatrice d’intimité

Temps de lecture : 5 minutes Crédit photo :

Photo by Jakob Owens on Unsplash

Auteur⸱e
Virginie Dupont
Traducteur⸱trice Virginie Dupont

Danseuse professionnelle, elle sait ce que ça fait de se retrouver à moitié nue sous les projecteurs. Pionnière dans son secteur, elle aide aujourd’hui les actrices·teurs à ne pas outrepasser leurs limites. Et depuis que la vague #MeToo a secoué le monde du cinéma, les choses se sont quelque peu précipitées pour Philine Janssens (40 ans), la première coordinatrice d’intimité en Flandre. « Les actrices·teurs savent généralement qu’il y a une scène de nu, mais pas comment elle sera filmée. »

D’entrée de jeu, il nous faut dissiper tout malentendu à propos de Philine Janssens : non, a posteriori, elle ne trouvait pas les scènes de nu horribles lorsqu’elle était danseuse. Au contraire. « Je travaille à temps plein dans les arts du spectacle depuis l’âge de 25 ans », raconte Philine Janssens. « Pour de petites productions underground, mais aussi des opéras, souvent à Londres. Il y a vingt ans, l’intimité n’était pas un problème au Conservatoire d’Anvers. Au départ, ça ne l’était pas pour moi non plus. Monter sur scène les seins nus, avec ou sans peinture sur le corps, ça ne changeait pas grand-chose. Je n’ai jamais été victime d’un abus de pouvoir ou autre. À la Royal Opera House, on recevait d’ailleurs un nudity fee, une indemnité de nudité. La première fois qu’on croise en coulisses des techniciens qui nous détaillent de haut en bas, on ne se pose pas trop de questions. Mais fallait-il vraiment qu’ils soient là les fois suivantes ? »

Après quinze ans d’expérience et forte des multiples connaissances acquises, la réponse est plus tranchée : non, ces techniciens n’avaient pas à rappliquer systématiquement. Il y a trois ans, Philine Janssens se lançait dans le coaching d’intimité. Pas en fixant une plaque en bronze sur sa porte, ni en promettant monts et merveilles, mais en tant qu’experte qui supervise les tournages. « J’avais déjà un master en chorégraphie et en film de danse, et j’ai été coach de mouvement pour le film Welp de Jonas Govaerts. Puis la société de production Potemkino m’a également sollicitée pour devenir coach d’intimité pour Cool Abdoul. »

Philine Janssens aide donc les actrices·teurs à déterminer comment bouger. Et elle s’est si bien acquittée de sa tâche qu’Anemone Valcke a récemment déclaré qu’à l’avenir elle souhaite toujours travailler avec une coach d’intimité. L’actrice qui fait des galipettes avec Abdoul pour le film en est ressortie avec l’impression d’avoir eu son mot à dire si quelque chose lui déplaisait lors de la scène de sexe. On se demande comment ils faisaient avant, sans vêtement et sans coach.

Apprendre à connaître les corps

Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’époque précédant la fin de l’année 2017, avant que n’éclatent le scandale Harvey Weinstein et, chez nous, l’affaire De Pauw. Lorsque les réalisateurs eux-mêmes faisaient office de coachs d’intimité, dans le meilleur des cas au détour d’une simple conversation avec leurs actrices·teurs avant une scène de nu. Souvent, ça se passait bien ; trop souvent, ça se passait mal. Philine Janssens connaît ses classiques : dans Le dernier tango à Paris (1972), Maria Schneider, alors âgée de 19 ans, est froidement agressée par Marlon Brando, après un deal sordide avec le réalisateur Bernardo Bertolucci. Elle fronce également les sourcils devant Emmanuelle (1974). « Je pense à cette femme qui, à un moment donné, traverse un champ et se fait attraper, et je me demande dans quelle mesure la scène a été supervisée à l’époque. »

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Parallèlement au mouvement #MeToo, les témoignages d’acteurs et surtout d’actrices ont fait comprendre que les choses devaient changer. La chaîne américaine HBO a été la première à recruter une coordinatrice d’intimité en 2018, à la demande d’une actrice qui devait jouer une scène de sexe oral (avec un pénis artificiel). D’autres géants américains et britanniques comme Amazon et Netflix lui ont emboîté le pas. Après un séminaire en ligne avec la coach Lizzy Talbot (La Chronique des Bridgerton, Dexter), Philine Janssens a décidé de se lancer à son tour. Depuis septembre, les demandes affluent : en plus de Cool Abdoul, elle a travaillé pour une série d’Amazon en Italie, pour le film francophone Le Paradis, et pour une marque de systèmes de climatisation qui souhaitait réaliser une publicité hot. « En Europe, il n’y a pas encore beaucoup de coachs dans ce domaine. Je n’ai pas le droit de citer de noms, mais je peux vous dire comment je travaille avec les actrices·teurs. Avant le tournage, je m’entretiens d’abord avec le réalisateur. De quoi a-t-il envie ? Une scène excitante ou tendre ? En général, les actrices·teurs savent d’après le scénario qu’il y aura une scène de nu, mais pas sous quel angle elle sera filmée ni avec quelle lumière. Ensuite, je dialogue avec chacun d’entre eux. Ils sont souvent très doués pour faire semblant. (Sourire) Si un réalisateur leur demande ce qu’ils pensent d’une scène, ils ont tendance à répondre que tout va bien. Quand on les prend en aparté, souvent les langues se délient. Lorsqu’ils ont une cicatrice ou un tatouage, par exemple, ils ne veulent pas qu’on le voie à l’écran. »

C’est à ce moment-là qu’on en apprend plus sur ce qu’ils veulent vraiment. Je dispose d’une checklist qui reprend les endroits où chacun accepte d’être touché et de toucher son partenaire. Les seins, les fesses, des parties du corps très personnelles, mais je n’en dis pas plus. Certains sont surpris d’avoir voix au chapitre. Je suis présente sur le tournage, et on ferme temporairement le plateau au public pendant les scènes de nu. Il ne s’agit pas toujours de sexe, il peut aussi être question de torture ou d’allaitement. J’assiste le réalisateur, je rassure, je chorégraphie… Tout ce dont l’histoire ou les personnages ont besoin. L’actrice·teur a le dernier mot lorsqu’il s’agit de fixer ses limites. On peut comparer ça au football : je ne suis pas arbitre, mais juge de ligne : je signale quand une limite a été franchie. Après le tournage, j’appelle toujours les intéressés, le suivi est crucial. Même si l’acteur en question est un vieux de la vieille. »

Moins de retenue, plus d’aisance

D’après plusieurs enquêtes, nombreux sont les réalisateurs favorables à ce type de coaching. Mais il y a aussi ceux qui n’en voient pas (toujours) l’intérêt. « Et puis il y a les acteurs qui n’aiment pas ça », souligne Philine Janssens. « Peu importe. De toute façon, la décision relative à la présence d’un coach d’intimité revient au producteur et au réalisateur. Certains ont également compris qu’un coach d’intimité ne favorise pas nécessairement la retenue et peut aussi donner lieu à plus d’audace. Un acteur qui sait où sont ses limites osera davantage. Un coach de cascadeurs apporte toujours un tapis sur le plateau, pour que les actrices·teurs puissent se réceptionner tout en douceur. Je suis en quelque sorte ce tapis. »

Aujourd’hui, de nombreux producteurs veulent bien sûr se couvrir contre tout problème éventuel. C’est aussi une conséquence du mouvement #MeToo. « Mais ne me confondez pas avec une personne de confiance à contacter après un tournage. En tant que coach d’intimité, je prépare le tournage et y assiste, mais je ne peux pas empêcher que surviennent certaines situations entre un réalisateur et une actrice après le travail, comme ça semble avoir été le cas dans l’affaire De Pauw. Ce n’est ni mon rôle ni ma compétence. »

Philine Janssens ne manque pas d’ambition. Bientôt, elle proposera aussi ses services au monde du théâtre, tentera de mettre sur pied une formation de coordinateur d’intimité en Flandre et s’envolera à nouveau pour l’Italie pour une scène BDSM avec pas moins de soixante figurants. « En définitive, ce qu’on fait, c’est le contraire du porno. On travaille avec les meilleurs actrices·teurs, équipes et scénarios, et surtout : c’est du cinéma. » (Rires)

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