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La déforestation enrichit-elle la nature ?

Photo by Sebastian Unrau on Unsplash

8 janvier 2020

La déforestation enrichit-elle la nature ?

Temps de lecture: 3 minutes

Partout en Flandre, des protestations s’élèvent contre les projets de déboisement « de grande envergure ». L’Agence flamande Natuur en Bos a décidé de lever le pied pour calmer les esprits. De tels projets conduisent à la destruction de la nature et au dérèglement du climat, soutiennent les mécontents. L’expédition du bois en Extrême-Orient ne serait guidée que par l’appât du gain. « Faux », rétorque l’Agence. Ou « pas tout à fait vrai ». Car n’en déplaise à certains, l’abattage permet aussi d’enrichir la nature.

Crise de la biodiversité

À la crise climatique est venue s’ajouter une crise de la biodiversité, favorisée par l’acidification des sols et l’assombrissement des forêts. Les zones boisées doivent donc être gérées en bon père de famille, surtout lorsque l’argent récolté peut être réinvesti dans d’autres projets environnementaux. Mais qu’à cela ne tienne, l’ampleur de certains chantiers choque les amoureux de la nature. On tâchera de mieux éparpiller les projets et de mieux informer les citoyens.

La forêt, incarnation de la nature ? 

Le tout est de savoir si un complément d’informations pourra apaiser les inquiets. Car ce débat sur la déforestation cache une question plus fondamentale : que considérons-nous comme relevant de la « nature » ? Après tout, cette définition est grandement influencée par les cadres de référence culturels et historiques que nous avons mis en place au cours de notre histoire, par certains archétypes conformes à l’idéal que nous ne faisons de la nature. Dont les forêts, que beaucoup voient comme l’incarnation même de la nature.

La forêt – en tant qu’archétype historico-culturel donc – conduit à bien des associations. On l’imagine profonde et sombre. Certaines espèces animales et végétales y ont leur place, d’autres pas. Elle est synonyme de naissance, de régénération, de renouvellement. Prenez ces arbres qu’on plante à la naissance d’un enfant ou les mythes qui entourent l’origine de la nation, comme le décrivait magistralement Simon Schama dans Le paysage et la mémoire. C’est depuis la forêt que « nos ancêtres » se sont opposés à l’urbanisation romaine. Ouvrez donc un Astérix : les Romains doivent toujours traverser une forêt avant d’atteindre le village des valeureux gaulois. Les Romains, citadins par excellence, n’y sont manifestement pas leur place, contrairement aux Gaulois, coupeurs de gui et mangeurs de sanglier. Abattre des arbres de la forêt, c’est la priver de ses forces vitales.

La forêt comme un frein à l’évolution ?

Naturellement, notre culture connait aussi une représentation plus négative de la forêt. Elle trouve la même origine que celle des Romains tétanisés à l’idée d’y rentrer : la forêt, comme endroit impénétrable, sombre et inhospitalier, où règnent la peur et la mort. Ainsi, la forêt est représentée comme un frein à l’évolution. Mieux vaut l’abattre et en exploiter toute la richesse, telles que des terres agricoles, voire une zone industrielle (ou pourquoi pas : un biotope plus diversifié).

Fait est que cette mouvance s’est essoufflée dans notre culture. Contrairement à ce que Hendrik Schoukens écrivait, nous sommes assez éloignés de l’attention grandissante accordée aux « sentiments » des arbres. Paradoxalement, la prédominance de l’image positive des forêts est davantage liée à notre prospérité matérielle croissante et à notre meilleure gestion de la nature. Avant, les forêts étaient plus grandes et plus impénétrables. Elles étaient difficiles à réguler et elles abritaient des animaux sauvages qui constituaient une menace réelle pour l’être humain et ses récoltes. On avait besoin de plus de terres agricoles que de forêts.

Une forêt plus résiliente

Aujourd’hui, ces aspects sont relégués au second plan, ce qui fait que nous sommes beaucoup plus sous l’influence des associations positives. De nouveaux arguments contre la déforestation, tels que la captation du CO2 par les arbres, surfent sur ces anciennes associations culturelles positives. Ce qui explique pourquoi un simple panneau d’information ne conduira pas nécessairement à plus de soutien. Même si vous parvenez à démontrer que toutes ces mesures permettront à terme d’absorber davantage de dioxyde de carbone. Le débat porte sur des visions profondément ancrées de ce qu’est la nature ou de ce qu’elle devrait être. Le drainage des zones marécageuses et des « sols gorgés d’eau » est extrêmement négatif pour notre bilan carbone, mais personne ne s’en offusque. L’argument de la biodiversité ne rendra pas nécessairement la déforestation plus acceptable : les défenseurs des forêts poursuivent la biodiversité pour la biodiversité, même si cette dernière est prétendument « plus pauvre ».

Comment gérer de tels conflits ? Une solution serait de se concentrer sur les associations culturelles en montrant par exemple que certaines mesures peuvent bel et bien revitaliser nos forêts et les rendre plus résistantes. En prenant des mesures de gestion qui cadrent avec des associations esquissant une image différente et plus diversifiée de la forêt, telles que d’anciennes formes d’exploitation forestière et leurs traces sur le paysage. En outre, il est particulièrement important de garder à l’esprit que ce débat porte sur des valeurs fondamentales ancrées dans différentes conceptions de la nature. Un débat tel que celui-ci ne peut être court-circuité par des arguments factuels, ni d’un côté ni de l’autre.

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