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Nos marins bouleversés par la misère

Photo : Vito Manzari from Martina Franca (TA), ItalyImmigrati Lampedusa

10 juin 2015

Nos marins bouleversés par la misère

Temps de lecture: 4 minutes

Les marins du navire belge Godetia ont beau être endurcis, ils évoquent, la gorge nouée, le sort des réfugiés qu’ils ont sauvés en Méditerranée. “Nous essayons de leur rendre leur humanité.”

“Saviez-vous que même les réfugiés voyagent en première et en deuxième classe ? En première classe, ils paient jusqu’à 5 000 euros. À ce prix, ils ont droit à de l’eau et à de la nourriture. Pour 3 000 euros, ils doivent se contenter de la deuxième classe, ce qui reste toutefois très relatif : certains expatriés ont traversé la mer, couchés dans une citerne d’essence vide au fin fond de la salle des machines de leur embarcation.”

Fares Talbi hoche la tête en signe d’incompréhension quand il parle du traitement réservé aux réfugiés par les passeurs. Cet Anversois de 33 ans est technicien à bord du Godetia. Mais depuis que le navire de commandement et de soutien participe à l’opération européenne Triton en Méditerranée, il officie comme l’un des trois interprètes arabes.

Le récit des 346 réfugiés syriens et africains sauvés par le Godetia le 29 mai et le 2 juin a fortement impressionné Fares Talbi et les membres de son équipage. Moralement, ces journées ont été bien plus éprouvantes que ne le fut l’éloignement de chez eux pendant deux mois. “Le récit d’une famille syrienne qui aurait préféré mourir en mer plutôt que retourner au pays m’a bouleversé. J’ai moi-même des enfants. J’étais sur le canot pneumatique qui a abordé le premier bateau et y a recueilli des mères et leurs six bambins âgés de moins de deux ans”, se souvient-il. “Il ne fallait absolument pas se décourager.”

“Le récit d’une famille syrienne qui aurait préféré mourir en mer plutôt que retourner au pays m’a bouleversé.”

Les interprètes jouent un rôle crucial. Lors des opérations de sauvetage, ils apaisent les réfugiés en leur parlant dans leur langue, en arabe, en français ou en anglais, pour éviter qu’un mouvement de panique ne les rassemble d’un côté de l’embarcation et ne la fasse chavirer, une réaction qui a provoqué des drames mortels par le passé.

Pourtant, les premiers Belges à avoir tendu la main aux réfugiés ne sont pas les interprètes, mais bien ces marins dans leur salopette jaune ‘Ebola’, avec leur masque antiseptique, leurs lunettes et leurs gants bleus. Dès qu’ils foulent le sol belge, les réfugiés trempent leurs pieds dans un bac d’eau additionnée de Dettol. “Non, nous ne craignons pas le virus Ebola”, nous certifie le médecin et lieutenant-colonel Marc Beeckmans, tandis qu’un exercice de sauvetage semblable se déroule sous nos yeux, devant la côte sicilienne. “Mais il existe toujours un risque de contamination par d’autres maladies, comme la tuberculose.”

Le docteur Marc Beeckmans et ses confrères ont surtout été confrontés à des cas de gale et d’infection des voies respiratoires dont souffraient les réfugiés repêchés la semaine dernière. Ils avaient contracté ces affections au cours des longs mois de fuite qui ont précédé les trois jours de leur périple en mer. Le risque de contamination explique pourquoi les réfugiés, voguant à bord du Godetia à destination d’un port italien, s’abritent sous des toiles installées sur le pont d’envol des hélicoptères.

Trafic d’êtres humains

“Sur la deuxième embarcation, nous avons également remarqué des passagers africains présentant des balafres et des contusions provoquées par des coups de bâton, résultat de bagarres ou de violences perpétrées par les passeurs”, poursuit le docteur Marc Beeckmans.

La question du trafic d’êtres humains constitue, outre le volet humanitaire, la deuxième mission du Godetia. Sur la base de témoignages, quatre passeurs égyptiens ont été identifiés sur le premier bateau et, dès l’arrivée en Sicile, remis à la justice italienne.

Philippe De Cock, capitaine du Godetia, pointe la ruse des bandes organisées. “Sur les photos d’observation de notre hélicoptère, on voit un membre de l’équipage utiliser un téléphone satellite avant de le jeter par-dessus bord. Puis, l’équipage sabote le moteur de l’embarcation de fortune et se mêle aussitôt aux réfugiés pour être certain d’être sauvé.”

Le ministre de la Défense Steven Vandeput a insisté sur la nécessité de s’attaquer au trafic d’êtres humains dans les pays d’origine. “Nous devrons travailler davantage en amont sur les itinéraires des passeurs afin d’éviter que des gens n’entreprennent un périple en mer. Nous devons décourager la demande, faire cesser le trafic, dissuader les pays d’origine en leur disant que pour beaucoup de réfugiés, le voyage s’arrêtera là où il a commencé.”

La route sera encore longue pour les réfugiés et cette perspective ne laisse pas non plus l’équipage indifférent, nous confie Isabelle Piette, conseillère psychologique sur le navire. “Les membres de l’équipage ayant des enfants s’interrogent sur l’avenir incertain des tout-petits que nous avons sauvés, sur ce qu’ils vont devenir après tant de privations endurées dans le désert puis en mer. J’esquisse alors une comparaison : quand ils sont montés à bord du navire, les enfants ont pleuré de peur, mais sur le quai, au moment de partir en car, ils nous ont adressé des signes de la main. Ce genre de geste prouve que nous avons bien fait notre travail.”

Le Godetia est reparti pour une nouvelle patrouille de douze jours en Méditerranée et une mission semblable s’ensuivra. Un autre État membre prendra ensuite le relais sur le navire. Le capitaine De Cock ne sera satisfait, nous livre-t-il, que s’il réussit à mieux sécuriser la vie des réfugiés. “Nous essayons de leur rendre leur humanité.”

L’article original en V.O. sur le site du Morgen.be 

 

 

 

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