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(cc) Pixabay

31 mai 2018

Les prisons belges, ces oubliettes où les prêcheurs de haine sont rois

L’auteur de l’attentat de Liège était dans le collimateur de la sûreté de l’État pour avoir tâté un courant radical de l’islam en prison. Nul ne s’en étonnera. Cela fait déjà trois ans que la Belgique s’est dotée d’un plan d’action contre la radicalisation. Pourtant, nos prisons demeurent bien souvent des oubliettes où les prêcheurs de haine embrigadent en toute facilité.

Nul ne s’étonnera de la probable radicalisation du détenu en cellule

« Je savais qu’il s’était radicalisé. » Les mots proviennent d’un ancien codétenu de Benjamin Herman qui faisait état, le jour-même des attentats, du lien entre l’auteur et l’islam radical. Le témoin s’est confié à la RTBF. « Il a avoué s’être converti, et j’ai également remarqué qu’il ne mangeait plus le lundi et le jeudi. » Ce dernier rituel, connu en islam comme jeûne surérogatoire, est surtout observé par de très fervents musulmans.

Selon son ex-compagnon de cellule, Benjamin Herman restait extrêmement discret à propos de sa conversion. Il n’empêche que l’individu était déjà connu dans les fichiers de la sûreté de l’État. En effet, son nom figurait dans plusieurs rapports sur la radicalisation.

Phénomène de contagion

En revanche, il ne figurait apparemment pas sur la liste des prisonniers potentiellement radicalisés, selon le ministre Koen Geens (CD&V). Cette liste, pourtant, est déjà relativement longue, comme l’indiquait Geens au parlement en janvier. La sûreté de l’État n’a pas moins de 210 détenus dans le viseur qu’elle estime potentiellement proches d’une frange radicale de l’islam, auxquels viennent s’ajouter 237 détenus qui ont déjà fait l’objet d’une condamnation pour terrorisme, liens avec des groupes terroristes ou séjour en Syrie. En tout et pour tout, ce sont 447 détenus susceptibles de présenter un risque, soit 5 pour cent de la population carcérale totale. Il s’agit d’un groupe sur lequel la Belgique a peu d’emprise. Depuis trois ans, des efforts considérables ont été consentis afin de prendre la problématique de la radicalisation à bras le corps. Sans grand succès.

En 2015, notre pays s’est doté d’un plan pour lutter contre la radicalisation en milieu carcéral. Or jusqu’à présent, celui-ci consiste pour ainsi dire exclusivement à isoler les individus les plus dangereux du reste de la mêlée. À cet effet, 22 places ont été prévues dans deux établissements pénitentiaires (à Hasselt et Ittre), où les cas les plus graves sont reclus dans un environnement hermétique. Les têtes pensantes entendent ainsi endiguer le phénomène de contagion au contact d’autres détenus.

Un statut de symbole

Si la stratégie tient debout, elle ne fait pas l’unanimité auprès des experts, pour qui elle ne représente pas la solution idéale. Nos voisins français ont mis sur pied un système similaire avant de faire marche arrière. L’an dernier, des travailleurs pénitentiaires avançaient dans ce journal que les départements spéciaux produisaient même l’effet inverse sur le reste de la prison. “Le traitement exclusif accordé aux détenus renforce leur statut, ce qui incite les autres à emprunter la même voie.” Á Ittre, la direction a même constaté une augmentation du nombre de musulmans pieux après la création de l’aile spéciale.

En outre, les prêcheurs de haine des départements spéciaux peuvent encore maintenir des liens assez facilement avec le reste de l’établissement, malgré leur isolement des autres bâtiments et du monde extérieur. Il ressort d’un document apparu il y a quelques mois que des smartphones et même des armes circulaient dans les départements de haute sécurité. Dans les colonnes du présent journal, un gardien racontait l’année passée que des musulmans radicaux s’organisaient sur le modèle de bandes criminelles au sein-même de certaines prisons.

Absence totale de cohésion

Tous les directeurs s’accordent à dire que le problème de la radicalisation mérite une approche ciblée. En début d’année, dans le cadre de la commission d’enquête sur les attentats du 22 mars, ils déploraient principalement l’encadrement chaotique et sous-financé censé enclencher le processus de “déradicalisation”. Comme bien souvent en Belgique, la répartition des compétences est telle que la logique s’y perd. Ainsi, il incombe à l’État fédéral de gérer les ailes d’isolement et les conseillers islamiques, tandis que les régions ont le dernier mot en matière d’accompagnement psychologique et de travailleurs sociaux. 

Quoi qu’il en soit, il existe une constante qui s’applique à tous les échelons politiques : le manque de moyens. Les conseillers islamiques se plaignent vivement d’être trop peu nombreux et mal rémunérés. En Flandre, seuls deux spécialistes s’attèlent à entamer des processus de déradicalisation en prison. Ils sont certes assistés par des psychologues, mais ceux-ci s’avèrent également en sous-effectif. Au cours de ces dernières années, divers avocats de détenus, mais aussi des directeurs et des agents pénitentiaires ont avancé que l’approche actuelle s’apparente à une oubliette. “Nous les flanquons à l’isolement et espérons que le problème s’arrangera.” Certaines prisons sont dès lors devenues un terrain de prédilection pour les prêcheurs de haine.

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