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21 septembre 2020

La crise sanitaire pousse plus de monde vers le métier d’enseignant

Temps de lecture: 5 minutes

Les établissements d’enseignement néerlandophone de Bruxelles ont beaucoup moins de postes vacants que ces dernières années et, dans la capitale, les classes de formations d’enseignants ne désemplissent pas. Le coronavirus, la solution à la pénurie d’enseignants de la Région ?

« Jusqu’à récemment, on ne trouvait pas de professeur de mathématiques », explique Erwin De Mulder, directeur du réseau d’enseignement secondaire GO! Scholengroep Brussel. « La semaine dernière, cinq candidats se sont manifestés pour une seule offre d’emploi, dont un ou deux avaient même un master en mathématiques. C’est tout à fait exceptionnel. Il y a sans doute un lien avec la sécurité de l’emploi propre au secteur de l’éducation. »

Par rapport aux années précédentes, Erwin De Mulder reçoit aussi davantage de candidatures spontanées de personnes déjà actives sur le marché du travail. Résultat : « Il nous reste quelques postes à pourvoir, mais à l’exception du français, nous n’avons pas à nous plaindre. »

« Il nous reste quelques postes à pourvoir, mais à l’exception du français, nous n’avons pas à nous plaindre. »

La situation est comparable dans les 39 écoles primaires du réseau Scholengroep : il ne reste que quatre postes vacants, dont trois mi-temps. Au sein de la communauté scolaire catholique Sint-Goedele, la quasi-totalité des emplois a aussi trouvé preneur, d’après Piet Vandermot, le directeur : « Il reste quelques postes à pourvoir dans le secondaire, principalement en langues. »

L’intérêt croissant pour les carrières dans l’éducation se remarque aussi dans les inscriptions aux formations. « Nous sommes agréablement surpris, et ce, malgré la crise sanitaire, ou peut-être grâce à elle », confie Nele Verhavert, porte-parole des formations d’enseignants de l’Erasmushogeschool.

« Si nous comparons les inscriptions à Bruxelles avec celles de l’an dernier à la même époque, nous constatons une augmentation de 40 pour cent du nombre d’étudiants pour l’enseignement primaire. Quant au nombre d’inscrits pour le secondaire, il a doublé, et celui de graduats a même triplé ! Ce sont des personnes qui viennent du secteur privé – par exemple du bois, de la construction ou de l’horeca –, qui changent de cap et se tournent vers l’enseignement. »

Ce sont des personnes qui viennent du secteur privé

L’Odisee Hogeschool – Campus Brussel observe la même « forte tendance positive », même si elle s’abstient pour l’instant de fournir des pourcentages précis.

En effet, la période d’inscription n’est pas terminée. « L’an dernier, deux tiers des nouveaux arrivants ayant déjà une expérience professionnelle ont attendu la mi-septembre », explique Nele Verhavert de l’Erasmushogeschool. « Peut-être nos étudiants se sont-ils simplement manifestés plus tôt, cette année. Cependant, nous avons encore prévu deux journées d’information en ligne, ce qui pourrait susciter de nouvelles inscriptions ».

Les responsables de formation constatent depuis des années que le nombre d’étudiants aux formations d’enseignants augmente quand l’économie est en récession, selon Nele Verhavert. « Mais à présent, les profils sont plus atypiques. Beaucoup d’inscrits se sont retrouvés au chômage (temporaire ou non) à cause de la crise du coronavirus, ce qui les a poussés à entreprendre une reconversion professionnelle. »

À partir de cette année, ils peuvent aussi faire valoir leur ancienneté pour les métiers en pénurie

« À partir de cette année, ils peuvent aussi faire valoir leur ancienneté pour les métiers en pénurie, mais ça ne semble pas avoir joué un rôle dans leur décision : lorsque ce point était soulevé en entretien d’admission, nous avons constaté que la plupart des étudiants n’étaient pas au courant. Ils étaient contents de l’apprendre, bien sûr ! »

Veerle Vandromme, coordinatrice, constate également un fort engouement pour les formations d’enseignants de la VUB : « Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, car cette année, les inscriptions se font en ligne jusqu’au 8 octobre. Mais nous remarquons un grand intérêt pour ces filières, et en particulier pour la formation continue. En outre, c’est la première fois que nous collaborons avec le VDAB et que nous proposons un programme condensé pour les masters concernant les métiers d’enseignants en pénurie. »

Il y a d’un côté les contrats permanents, de l’autre, les emplois temporaires et les free-lances, qui perdent beaucoup plus vite leur travail en cas de crise.

« Il me paraît logique qu’une partie des jeunes qui viennent d’obtenir un diplôme se dirigent vers des formations d’enseignants », avance Stijn Baert, économiste spécialiste du marché du travail (UGent/UAntwerpen). « Moi-même, je leur conseille de poursuivre leurs études. L’impact n’a jamais été aussi bénéfique qu’aujourd’hui : une année de formation supplémentaire se traduit en moyenne par 5 à 8 pour cent de salaire en plus. »

En l’absence d’études en la matière, difficile de savoir avec certitude quelles sont les motivations de celles et ceux qui se tournent vers l’enseignement en ces temps de crise, reconnaît Stijn Baert. « C’est sans doute le résultat d’une combinaison de facteurs. Le coronavirus nous a fait prendre conscience que notre marché du travail fonctionne à deux vitesses : il y a d’un côté les contrats permanents, de l’autre, les emplois temporaires et les free-lances, qui perdent beaucoup plus vite leur travail en cas de crise. On peut comprendre que des personnes à l’emploi précaire mettent de l’eau dans leur vin et franchissent une étape à laquelle ils songeaient peut-être déjà depuis un moment. »

« Quand l’image de la fonction publique s’améliore, y compris celle de l’enseignement, son pouvoir d’attraction augmente. S’y ajoutent les graves pénuries dans le secteur de l’éducation, largement relayées dans les médias ces dernières années, ainsi que l’ancienneté que les personnes déjà actives peuvent désormais faire valoir. Quoi qu’il en soit, des mesures d’augmentation des salaires attireront davantage de monde vers l’enseignement. »

Technicien médical depuis 30 ans, il saute le pas et devient enseignant : « Je veux donner aux enfants le goût de la technique. »

En septembre, à l’âge de 55 ans, Frans Van Gansberghe (*) a retrouvé les bancs de l’école pour quatre après-midi par semaine, plus de trois décennies après les avoir quittés. Auparavant, il a réparé et entretenu du matériel médical pour une entreprise bruxelloise pendant 15 ans, puis travaillé 15 autres années à son compte.

« Si je continue à faire la même chose pendant encore dix ans, j’ai peur de sombrer dans la routine. Cela fait un moment que j’envisage de devenir enseignant, il est vrai que j’ai toujours aimé former le personnel médical à l’utilisation des appareils. Je veux donner aux enfants le goût de la technique. Je pense qu’on peut rendre cette matière plus accessible par une approche concrète et attrayante. »

Lors des journées d’information, il a appris qu’il pourrait faire valoir au moins dix ans d’ancienneté à partir de cette année scolaire – un atout qui a pesé dans la balance. « Si la perte financière est trop importante, on hésite davantage à franchir le pas, surtout dans mon cas : ayant travaillé longtemps comme indépendant, je n’ai droit à aucune indemnité pendant ma formation. Avoir quelques certitudes pour la suite – le contrat permanent, la pension – rend la décision plus facile. Mais ce n’est pas la raison principale. Je ne veux pas regretter plus tard de ne pas m’être reconverti. »

Avoir quelques certitudes pour la suite – le contrat permanent, la pension – rend la décision plus facile.

Frans a obtenu un graduat en électronique dans sa jeunesse. Il va suivre une formation condensée de bachelier en enseignement à l’Odisee Hogeschool de Bruxelles, afin de devenir professeur de technique pour les quatre premières années d’enseignement secondaire. Il pourra donner cours dans les filières aussi bien générales que techniques et professionnelles. D’ici le deuxième semestre, Frans espère pouvoir combiner ses études avec une première expérience d’enseignement.

« Bruxelles n’est pas loin de chez moi, je peux m’y rendre facilement, je me verrais bien y travailler par la suite. Cela me plairait aussi de parler de la vie avec des jeunes d’horizons variés. »

(*) Nous avons modifié le nom de l’interviewé, car il conserve son emploi de technicien médical à temps partiel pour quelque temps.

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