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26 juin 2015

Des Bruxellois organisent le transfert de réfugiés syriens

Un groupe de citoyens bruxellois de tous âges, professions et milieux sociaux, a décidé de faire ce que l’État belge ne fait pas ou trop peu : ramener dans notre pays des réfugiés syriens fragilisés par la guerre. Un bel exemple d’engagement individuel, et un signal positif fort adressé à la Belgique et à l’Europe.

Ankara, vendredi 19 juin. Tirés à quatre épingles, les quatre adultes et les huit enfants des familles Al Allouch et Asfoor patientent dans la salle d’attente de l’ambassade de Belgique.

Dans une autre pièce, Anne-Laure Losseau dépose une impressionnante pile de documents, le portable toujours vissé à l’oreille. Elle finit par obtenir l’accord de l’ambassade sur le versement, plus tard dans la semaine, de la taxe consulaire. Le montant total de la prise en charge n’est pas négligeable : près de 180 euros par membre de la famille, soit 900 euros pour les Al Allouch et 1 260 euros pour les Asfoor. Des frais qui viennent s’ajouter au coût de la demande de visa : 215 euros par adulte, 860 euros au total. À ce prix, demander un visa humanitaire est un luxe que peu de réfugiés peuvent s’offrir.

Près de deux heures après avoir conclu cet accord, la paperasse est enfin réglée et les requêtes officiellement signées et introduites. Les demandes de visa humanitaire des familles Al Allouch et Asfoor partiront le 26 juin par valise diplomatique pour rejoindre l’Office des étrangers de Bruxelles.

À ce prix, demander un visa humanitaire est un luxe que peu de réfugiés peuvent s’offrir.

« Ce succès pourrait être vu comme l’aboutissement de six mois de recherches et de préparations assidues, mais à y réfléchir, ce n’est que le début de notre action. Il appartient maintenant à la Belgique de prendre ses responsabilités en donnant une réponse positive », explique Anne-Laure Losseau, qui est à la base de ce projet.

Cette juriste et coach en entreprise de 36 ans a multiplié les allers-retours entre Zaventem et Ankara pour s’assurer que les demandes de visa des deux familles sont introduites en bonne et due forme auprès de l’ambassade belge.

Épaulée par un groupe de citoyens bruxellois engagés qui se fait appeler « Un visa, une vie », Anne-Laure souhaite venir en aide aux réfugiés fuyant la guerre en Syrie. Ensemble, ils veulent redonner ses lettres de noblesse à la convention de Genève de 1951, que plus personne ne semble respecter.

En tant que citoyens solidaires avec leurs semblables dans le besoin, ils veulent remettre à l’honneur l’esprit de la convention sur les réfugiés.

Les réfugiés n’ayant pas d’autre choix que d’entrer en Belgique illégalement pour ensuite introduire une demande d’asile, ce groupe de citoyens a décidé d’emprunter une autre voie légale, beaucoup moins fréquente : celle du visa humanitaire.

Deux familles fragilisées

Âgées de 4 et 5 ans, Haifa Al Allouch et Marwa Asfoor ont toutes les deux besoin de soins médicaux urgents. Haifa souffre d’une grave malformation au cœur et ne pourra être sauvée que si elle est opérée dans les plus brefs délais.

Marwa s’est retrouvée paralysée de la jambe gauche après avoir été renversée par une voiture lors d’un bombardement aérien sur la ville où elle vivait. Une opération microchirurgicale est essentielle pour ressouder son nerf déchiré et éviter toute malformation de sa jambe. Sans quoi, elle ne pourra plus jamais marcher.

C’est par l’intermédiaire de Ghazi El Rass, pharmacien à Schaerbeek, que l’initiative citoyenne Un visa, une vie a pu détecter ces familles fragilisées. Lui-même Syrien, il coordonne depuis le déclenchement de la guerre civile en 2011 l’envoi d’aide humanitaire à la frontière entre la Turquie et la Syrie et participe à un large réseau d’organisations humanitaires syriennes actives dans ces deux pays.

« Ces familles ont tout perdu et vivaient dans des camps de réfugiés syriens, à proximité de la frontière turque, dans des conditions extrêmement précaires », poursuit Anne-Laure Losseau. « Nous ne pouvons les abandonner à leur sort dans cette espèce de purgatoire pour réfugiés n’offrant aucune perspective. C’est inhumain, et le temps presse pour ces deux fillettes. »

« Un électrochoc »

Quelques semaines plus tôt, nous rencontrons Anne-Laure dans un café de Bruxelles, qui nous explique combien elle trouve toute cette situation cynique. « Nous commémorons les atrocités commises lors des guerres que nous avons subies par le passé, mais nous refusons d’accueillir et de protéger des citoyens fuyant un conflit répugnant de l’autre côté de la Méditerranée ».

Anne-Laure voyait bien défiler les horreurs de la guerre civile en Syrie et d’autres conflits, mais il ne s’agissait encore que d’éclairs passagers. « Et puis, un jour, mon regard s’est posé sur des images d’enfants mourant de froid alors qu’un hiver rigoureux s’abattait sur les camps de réfugiés syriens en pleine guerre. Ce fut un électrochoc qui réveilla soudain en moi un flot d’émotions. »

Ébranlée, Anne-Laure ne put s’empêcher de continuer à regarder et à lire. « Plus je m’informais sur le sujet, plus je me rendais compte que la situation en Syrie était bien plus grave que je ne le pensais. J’ai lu des articles relatant des attaques aériennes touchant des civils innocents dans leurs maisons, à l’école, dans les hôpitaux. J’ai découvert l’horreur absolue. »

« Plus je m’informais sur le sujet, plus je me rendais compte que la situation en Syrie était bien plus grave que je ne le pensais. »

 

Elle vit également des réfugiés trouver la mort par milliers en Méditerranée, y compris des petits enfants.

« La Belgique explique fièrement dans les médias qu’elle accorde sa protection à plus de 90 % des demandeurs d’asile syriens, mais elle oublie de préciser que ces personnes ont d’abord dû entreprendre un voyage mortel pour traverser la mer. »

Pour rejoindre l’Europe et la Belgique, ils n’ont en effet pas d’autre choix que de passer illégalement la frontière ou d’attendre de tirer le bon numéro pour obtenir un billet de sortie du camp de réfugiés et décrocher une des places ardemment convoitées, car très limitées, pour se reconstruire dans un pays occidental.

« Je ne pouvais plus supporter ce spectacle, et je me suis demandé ce que je pouvais faire en tant que citoyenne jouissant du droit de se déplacer partout dans le monde grâce à mon passeport belge. » Elle a alors téléphoné à l’Office des étrangers pour leur demander tout simplement si elles pouvaient faire entrer des gens en Belgique avec un visa touristique, mais elle se vit opposer un refus catégorique. Elle se mit alors en quête d’organisations de défense des réfugiés et d’avocats spécialisés dans le droit des étrangers.

« La Belgique n’explique pas que les demandeurs d’asile syriens qui obtiennent sa protection doivent d’abord entreprendre un voyage mortel. »

« Comment pouvais-je m’y prendre pour amener des Syriens en Belgique et les aider ici sans les obliger à passer par cette épreuve horrible ? Une avocate m’a conseillé de rassembler un groupe de citoyens intéressés par cette question. Quarante-cinq personnes extraordinaires ont marqué leur intérêt et nous nous sommes réunis pour la première fois il y a six mois. Encadré par des juristes, notre groupe est rapidement arrivé à la conclusion que le visa humanitaire pouvait offrir une issue parfaitement légale. »

De fil en aiguille, leur projet a progressé et les demandes ont finalement été introduites.

« Aujourd’hui, nous en sommes donc arrivés au stade où nous renvoyons la balle aux autorités belges et aux représentants politiques, qui doivent maintenant se prononcer sur notre demande citoyenne d’aider Haifa, Marwa et leurs familles à venir en Belgique. »

Des citoyens se portent garants

« Aucune de ces deux familles syriennes ne dispose de suffisamment de moyens privés pour subvenir à leurs besoins en Turquie », explique Anne-Laure. « C’est pourquoi nous finançons leur séjour et les frais liés aux demandes de visas par nos propres moyens (avec le soutien de sympathisants, d’amis, de la famille) pendant toute la procédure. »

Cet engagement va d’ailleurs plus loin : le groupe se porte également garant pour accompagner et parrainer lui-même l’accueil et l’intégration des familles.

De Tine Danckaers
Traduit du néerlandais par Ludovic Pierard

L’article en V.O. sur MO*

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NDLR:

Qu’est-ce qu’un visa humanitaire ?

Un étranger peut demander un visa humanitaire pour se rendre en Belgique dans des situations bien particulières et pour des raisons humanitaires telles que l’accès à des soins médicaux.

La demande d’un visa humanitaire s’écarte donc de la voie d’accès habituelle. L’octroi d’un visa humanitaire étant une faveur nationale, et non un droit, son octroi relève de la compétence directe du ministre compétent, à savoir dans le cas présent le secrétaire d’État Theo Francken, qui peut faire ici usage de son pouvoir discrétionnaire.

« Les orphelins qui résident dans des camps de réfugiés et ont une tante ou un oncle en Belgique ne peuvent pas demander un visa pour regroupement familial. Dans ce cas, un visa humanitaire peut offrir une solution pour venir malgré tout en Belgique », explique maître Thomas Mittevoy.

Trois éléments entrent en ligne de compte pour octroyer un visa humanitaire : une situation et un contexte de vulnérabilité, des raisons médicales et des liens durables éventuels avec la Belgique. Selon un fonctionnaire de l’ambassade belge d’Ankara, le nombre de demandes de visa humanitaire a augmenté au cours du dernier semestre. Les chiffres exacts ne sont toutefois pas connus. Auparavant, cette possibilité de venir en Belgique n’était que peu utilisée. En 2013, 55 décisions positives avaient été prises, contre 51 négatives.

 

 

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