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16 janvier 2019

Qui sera la prochaine marionnette fédérale de Bart De Wever ?

L’auteur  de cette analyse, Bart Maddens, est politologue (Université de Louvain – KUL) et proche du mouvement flamand. En 2015, Bart Maddens avait écrit dans De Standaard que Bart De Wever aurait mieux fait de devenir ministre-président flamand, ce que la N-VA a compris aujourd’hui. 

Temps de lecture: 3 minutes
Bart Maddens
Auteur
Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

« Pour certains, Bart De Wever aurait dû devenir Premier ministre en 2014. Pourtant, d’un point de vue confédéraliste, on en arrive à une tout autre conclusion : De Wever aurait mieux fait de devenir ministre-président flamand. En effet, dans ce cas, son rôle de Premier ministre de l’ombre actuel aurait aussi eu une dimension institutionnelle. Il se serait agi de facto d’un système confédéral, dans la mesure où le Premier ministre fédéral aurait été la marionnette du ministre-président flamand. Autant dire que De Wever a raté le coche. »

Cette réflexion, je l’avais déjà faite le 1er avril 2015 dans ces colonnes (du Standaard, ndlr). Rien d’original cependant : l’idée circulait dans les cercles nationalistes flamands depuis belle lurette, ou du moins depuis les communales de 2012. On se demandait à l’époque si Bart De Wever devait devenir bourgmestre d’Anvers. De nombreux observateurs estimaient que non, car cela l’empêchait de devenir ministre-président. Et parmi ces observateurs, on retrouvait Peter De Roover, l’actuel chef de groupe N-VA à la Chambre, qui était à l’époque un simple militant flamingant.

Le centre de gravité du pouvoir

Pour un nationaliste flamand, il est normal que le responsable politique flamand le plus important devienne le premier ministre de la Flandre. Le confédéralisme est en effet bien plus qu’une simple question institutionnelle. C’est un véritable enjeu en termes de pouvoir : où se trouve, dans la pratique, le centre de gravité du pouvoir ? Ces cinq dernières années, il se situait clairement au niveau fédéral. La Flandre était entièrement plongée dans l’ombre de la Belgique. Geert Bourgeois s’est contenté de jouer les notaires au sein d’une coalition suédoise en Flandre, tandis que les vraies stars de la N-VA ont joué sur le terrain fédéral.

Avec De Wever comme ministre-président, la situation changera inéluctablement. Et il y a fort à parier qu’il le deviendra, à en croire les résultats des élections communales et provinciales. Il reste donc à savoir qui deviendra sa marionnette au fédéral. En 2015, j’avais évidemment pensé à Charles Michel. Mais si la N-VA réalise ses ambitions, ce sera Jan Jambon, et le conflit institutionnel entre la Flandre et la Belgique risque bien de devenir un conflit interne à la N-VA. Jan Jambon acceptera-t-il, à son tour, de jouer les notaires ?

Tel est le but, assurément. Mais ce ne serait pas la première fois qu’un Premier ministre acquis à la cause flamingante, une fois rattrapé par le système, renierait ses convictions.

La N-VA sait très bien que ce problème ne se posera probablement pas. En effet, le parti ne sera pas incontournable au niveau fédéral et on pressent plutôt la formation d’une coalition anti-N-VA. Tout indique que le parti envisage un scénario où il dirige la Flandre, mais pas le fédéral. Seulement, ce message-là est difficile à envoyer à l’électeur, et c’est pour cette raison que les nationalistes présentent un candidat Premier ministre crédible aux yeux des francophones aussi, tout en souhaitant secrètement qu’il n’accèdera jamais au poste.

En effet, la N-VA n’aurait rien à y gagner. Lorsqu’un parti fournit un Premier ministre fédéral, il en paie le prix politique et électoral. Avec Jambon comme Premier ministre, la N-VA aurait du mal à émettre sur deux canaux à la fois : comment être à la fois parti antisystème et parti du pouvoir ? Par contre, avec De Wever comme ministre-président et quelqu’un d’un autre parti comme Premier ministre, c’est tout à fait possible, a fortiori si la N-VA est mise hors-jeu au fédéral.

La crainte du bulldozer

Pourtant, la probabilité de voir la N-VA participer au gouvernement fédéral a augmenté après ce nouveau coup inattendu sur l’échiquier politique. Les partis traditionnels vont désormais craindre le scénario d’un gouvernement flamand mené par la N-VA qui foncerait au bulldozer contre une coalition fédérale anti-NVA, d’autant plus que le conducteur du bulldozer ne serait autre que Bart De Wever.

Ceci dit, il existe d’autre enjeux. En dépit de tous les coups de théâtre, le discours de la N-VA sur le confédéralisme demeure relativement constant. Certes, depuis la crise gouvernementale, le parti insiste davantage sur le confédéralisme, mais il ne dit pas, jusqu’à nouvel ordre du moins, qu’il refusera toute participation au gouvernement fédéral sans réforme de l’État. Le discours reste le même qu’en 2014 : si nous ne trouvons pas d’alliés pour le confédéralisme, nous participerons au gouvernement fédéral pour préserver la Flandre du pire.

Par conséquent, la porte reste largement ouverte à une coalition suédoise bis, assortie d’une trêve communautaire. Et avec Bart De Wever comme ministre-président flamand, cette trêve sera plus facile à faire passer aux militants nationalistes. En d’autres termes, le confédéralisme de facto servira d’alibi pour expliquer l’absence du confédéralisme institutionnel.

Mais ce n’est pas tout, loin de là. Avec l’homme fort de la Flandre au poste de ministre-président, la constellation politique aura une tout autre configuration. Bart De Wever ne se laissera jamais mener par le bout du nez par le fédéral. Il exercera les compétences flamandes jusqu’à leurs plus lointaines limites, de manière à révéler un maximum de dysfonctionnements du fédéralisme à la belge. Ce sera le ministre-président flamand qui convoquera le Premier ministre belge, et non l’inverse. Le confédéralisme aura ainsi le temps de mûrir dans les esprits. Bref : il semble bel et bien que la révolution copernicienne soit de retour.

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