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Qu’est-ce qui ne tourne pas rond au gouvernement flamand ?
24·11·21

Qu’est-ce qui ne tourne pas rond au gouvernement flamand ?

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Bart Eeckhout
Auteur
Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

Bart Eeckhout analyse la semaine politique flamande. La Flandre a un gouvernement qui lui ressemble : un rien à droite, un rien libéral, un rien conservateur. Et pourtant, le bulletin provisoire s’avère plutôt décevant. L’image de Jan Jambon risque d’en subir les conséquences.

« Personne ne veut qu’un enfant passe des heures dans le bus pour aller à l’école », a affirmé Lydia Peeters (Open Vld), ministre flamande de la Mobilité, devant le parlement flamand. Cette déclaration constitue une réponse commune, avec son collègue ministre de l’Enseignement Ben Weyts (N-VA), à une interpellation sur la situation déplorable des transports en car pour les enfants de l’enseignement spécialisé. Un reportage dans les pages du quotidien De Morgen a en effet confirmé que les problèmes dûment signalés au début de l’année scolaire n’ont toujours pas trouvé de solution. Les enfants de l’enseignement spécialisé doivent passer des heures dans le bus pour se rendre à l’école, si bien que certains reçoivent même un lange pour tenir le coup pendant le trajet.

« Les enfants de l’enseignement spécialisé doivent passer des heures dans le bus pour se rendre à l’école, si bien que certains reçoivent même un lange pour tenir le coup pendant le trajet »

Une solution se profile à l’horizon, promettent les ministres. Autrement dit : une solution verra le jour vers… la rentrée de septembre 2022 ! D’ici là, explique la ministre Peeters, un groupe de travail va se pencher sur la question. Elle attend un premier rapport d’ici deux mois maximum. « Certains enfants ont droit à un transport collectif alors qu’ils n’habitent qu’à deux kilomètres de leur école », avance la ministre. Une des solutions possibles au problème des enfants qui restent trop longtemps dans le bus, c’est de diminuer le nombre d’enfants dans le bus. Une solution tellement brillante qu’elle en ferait presque oublier le cynisme.

L’exécutif flamand n’arrive même pas à se dépêtrer d’un problème organisationnel aussi modeste que celui des bus scolaires. Voilà qui symbolise à la perfection le maigre palmarès de ce gouvernement. Qu’il s’agisse de bien-être, d’enseignement ou d’énergie, c’est le même sentiment qui domine : la déception. Même le budget dérape. En effet, la Cour des comptes a exprimé de sérieuses réserves en juin à propos de la comptabilité annuelle de l’exercice 2020, déposée par le ministre des Finances Matthias Diependaele (N-VA), jugeant que « le bilan et les explications comportent encore de grandes incertitudes. » Ces incertitudes concernent entre autres le manque de provisions pour des dossiers contestés et pour des « engagements ouverts à hauteur de 5,2 milliards d’euros, ainsi que des accords de principe importants, notamment pour le financement de la liaison Oosterweel (le projet qui doit boucler le ring d’Anvers, ndt). »

« Qu’il s’agisse de bien-être, d’enseignement ou d’énergie, c’est le même sentiment qui domine : la déception. Même le budget dérape »

Le parcours du gouvernement Jambon Ier rappelle celui de la défunte « Suédoise » au fédéral, qui, et ce n’est pas tout à fait un hasard, portait les mêmes couleurs que la coalition flamande actuelle. Tout comme le gouvernement Michel, le gouvernement Jambon, par sa cohérence idéologique, portait la promesse de l’efficacité. Mais aussi, comme avec la Suédoise, ce qui devait être une force (une coalition de partis partageant, grosso modo, la même vision du monde) s’est avéré un handicap.

Il faut dire que la compétition est acharnée entre ces partis. Rien de plus logique dans ce paysage électoral morcelé, où la défaite des uns signifie la victoire des autres. L’inconvénient d’un accord entre partenaires partageant des opinions similaires, c’est que les partis se battent pour un même électorat. Dès lors, le partenaire de majorité devient le principal concurrent.

Comme si la compétition ne suffisait pas, la méfiance mutuelle s’est aussi installée au sein du gouvernement. Dès le départ, l’Open Vld surtout, mais aussi le CD&V, redoutait de s’embarquer dans le même navire que la N-VA, qui avait sérieusement envisagé de conclure un accord avec l’extrême droite. En effet, tant le CD&V que l’Open Vld avaient reçu, de la part du formateur Bart De Wever, la demande d’imaginer une formule de coalition avec le soutien du Vlaams Belang. L’accord de gouvernement final a d’ailleurs gardé des traces de cette idylle avec l’extrême droite, notamment la résolution de boycotter le centre pour l’égalité des chances Unia.

Inversement, la N-VA a également perdu sa confiance en l’Open Vld surtout, mais aussi envers le CD&V après que ces partis eurent accepté de créer un gouvernement fédéral sans le parti nationaliste. La plaie est encore béante. Une guerre froide – voire chaude à certains moments – gronde entre les présidents Bart De Wever et Egbert Lachaert. La N-VA n’a pas peur non plus d’utiliser le gouvernement flamand comme arme face à la satanée Vivaldi, comme l’a démontré la décision de la ministre flamande de l’Environnement Zuhal Demir (N-VA) de refuser le permis de construction d’une centrale au gaz à Vilvorde.

« Il ne reste plus grand-chose de l’aura de sterke Jan »

Le ministre-président, Jan Jambon (N-VA), risque bien de devenir le symbole de cette déception vis-à-vis des prestations du gouvernement flamand. Il ne reste plus grand-chose de l’aura de « sterke Jan » (Jan le fort) qui entourait Jambon à son entrée au gouvernement flamand. Les circonstances difficiles jouent un rôle, bien entendu, mais le chef de gouvernement ne s’est pas montré très habile politiquement, et ce, à plusieurs reprises.

Certes, il fait fulminer l’opposition (finalement, c’est de bonne guerre), mais ce qui devrait l’inquiéter davantage, c’est qu’il perd du crédit dans ses propres rangs. Il a développé, depuis longtemps maintenant, un talent pour le politiquement incorrect. Tant qu’il s’agissait de « musulmans qui dansent » (après les attentats) ou d’un cahier Atoma avec des accords sur une réforme de l’État ou une coalition avec le Vlaams Belang, cela amusait ses partisans. Mais aujourd’hui, en pleine gestion de la crise du coronavirus, Jambon ne cesse de faire des promesses impossibles à tenir, tant et si bien que l’opposition interne s’intensifie. Il y a deux semaines, il avait annoncé que « jamais le moindre confinement » ne serait imposé. Quelle douleur a-t-il dû ressentir à la vue d’une blague récurrente sur les réseaux sociaux, qui déduisait de sa promesse l’assurance d’un confinement à venir.

« un excès de complaisance »

Ses collègues avancent que Jan Jambon, lors du Conseil des ministres ou du Comité de concertation, adopte une attitude plutôt constructive. Ceci semble se confirmer par les propos aussi honnêtes que tactiquement maladroits – une fois de plus – qu’il a tenus la semaine passée, lorsqu’il a avoué que la confiance en son gouvernement était minée par le comportement de sa très populaire camarade de parti Zuhal Demir. Et c’est justement ce que lui reproche une partie de sa propre base : un excès de complaisance.

La position vacillante de Jan Jambon illustre bien ce grand écart qui joue des tours à la N-VA depuis tellement longtemps. D’une part, le parti souhaite occuper assez classiquement le centre du pouvoir, mais d’autre part, il aimerait passer pour un parti antisystème qui se distancie des partis traditionnels. C’est la quadrature du cercle : Jan Jambon doit à la fois personnifier la « force de résilience flamande » et armer les forces d’opposition à la Vivaldi. C’est ce conflit entre deux rôles qui provoque la méfiance et les freinages de ses partenaires. En définitive, la N-VA doit s’assurer de ne pas se retrouver sur le bord de la route avec, pour seul bilan, la paralysie du gouvernement flamand, un chef de gouvernement affaibli et la désertion de ses alliés.

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