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19 janvier 2017

Parlement UE : des négociations à la belge dans un bazar turc

Temps de lecture: 4 minutes

Ce ne sera pas Guy Verhofstadt. Antonio Tajani est bel et bien le nouveau président du Parlement européen. Sa victoire est le fruit d’une journée entière de négociations placée sous le principe du donnant-donnant. Bienvenue en Europe, où le négociateur le plus roublard l’emporte. « Peu reluisant pour l’image de l’Europe », entend-on dire.

Un Italien élu président du Parlement européen suite au retrait de Verhofstadt

Verhofstadt retourne sa veste pour sauver sa peau. En décrochant des postes ci-et-là et en asseyant son poids sur le processus décisionnel, il a provisoirement assuré ses arrières. La lutte ouverte pour le siège présidentiel du Parlement européen a éclaté il y a peu. Avant-hier encore, le poste faisait l’objet de de grands accords préalables entre les deux principaux groupes parlementaires : les démocrates-chrétiens du PPE d’une part, et les sociaux-démocrates du S&D d’autre part. Ils avaient jusqu’à présent un accord préétabli, avant que les sociaux-démocrates ne le fassent sauter. Une bonne chose, aux yeux des acteurs concernés. « Grâce à cela, tous les groupes ont pris part aux élections, ce qui est tout de même plus démocratique, n’est-ce pas ? » Pas tout à fait. Pour l’emporter, le vainqueur devait obtenir la majorité absolue des 751 parlementaires, sur quatre tours. Les candidats des deux formations les plus importantes – Antonio Tajani (PPE) et Gianni Pittella (S&D) – partaient dès lors avec une longueur d’avance. Il n’empêche que les seules voix de leurs partis respectifs ne suffisaient pas. Pour obtenir une majorité, les candidats devaient donc également s’attirer les faveurs des autres formations. Et ce n’est pas en faisant les yeux doux que l’on arrive à ses fins.

Humiliation

Les manigances ont débuté relativement tôt. Guy Verhofstadt – chef de file des libéraux et démocrates (ALDE) – a également pris part à la course. Mais notre ancien premier ministre a jeté l’éponge avant le premier tour du scrutin pour se rallier à Tajani, au terme d’une intrigue nocturne. A-t-il œuvré gratuitement ? Bien sûr que non. En échange de son ralliement, il a mis la main sur quelques postes clés pour sa formation, a obtenu du soutien pour certains dossiers ainsi qu’une réforme des institutions européennes. Verhofstadt effectue ainsi un virage à 180 degrés. « La semaine passée, il voulait faire chambre commune avec Beppe Grillo et, quelques jours plus tard, avec Berlusconi (Tajani fut jadis porte-parole du fantasque homme politique italien, ndlr) », fulmine Bart Staes (Groen). « De plus, il a affirmé la semaine passée que son cœur était avec nous », ajoute Kathleen Van Brempt, europarlementaire dans les rangs du Sp.a. Tout le monde s’attendait également à ce que Verhofstadt prenne le train des sociaux-démocrates. Il n’en sera rien. « Ce ne sont pas un, deux, voire trois virages qui donneront le tournis à Verhofstadt », affirme Steven Van Hecke, professeur de politique européenne à la KUL, qui voit en lui une « girouette qui veut sauver sa peau ». Il s’explique : « Il n’allait de toute façon pas arriver en tête, car son amourette avec Grillo lui a valu des foudres au sein de son propre groupe. Il s’épargne dès lors une humiliation. Il n’en reste pas moins vrai que la liaison et une éventuelle débâcle pourraient mettre à mal son leadership au sein du parti. En décrochant des postes et en asseyant son poids sur le processus décisionnel, il a assuré ses arrières. Pour l’instant, du moins. »

Marchandage

Avant-hier, Guy Verhofstadt n’était pas le seul à jouer les marchands de tapis. À en croire certains eurodéputés, le Parlement avait des airs de bazar turc. À travers son coup d’échec, Verhofstadt a attiré la colère de Gianni Pittella sur lui. Certains parlementaires avancent qu’après l’annonce de la nouvelle, le socialiste italien est directement parti négocier avec diverses formations. Il a été jusqu’à proposer la fonction de négociateur du Brexit, confiée à Verhofstadt, aux conservateurs du groupe ECR, où siège notamment la N-VA. « Pittella voit là une opportunité à saisir », estime Gerolf Annemans (Vlaams Belang).

« Certains membres du parlement sont tellement opposés à Verhofstadt qu’ils ont été jusqu’à vouloir voter contre Tajani ». Selon un eurodéputé, il a même été frapper à la porte de Marine Le Pen, figure de l’extrême-droite. Une ineptie pour Annemans, qui balaie l’affirmation d’un revers de main.

Antonio Tajani s’est également employé à conclure des accords tout au long de la journée. Lors du quatrième tour du scrutin, il a soudainement pris ses distances par rapport au message politique de Guy Verhofstadt. Une demande émanant de la faction eurosceptique du groupe ECR, qui ne s’était jamais rangée derrière un « plaidoyer europhile » mais dont Tajani entendait remporter les suffrages. Finalement, l’Italien âgé de 63 ans a eu gain de cause.

À la belge

Les évènements, dans leur ensemble, donnent une image peu reluisante de l’Europe. « Le monde est à feu et à sang et ici a lieu une guéguerre pour des postes », soupirait hier un autre eurodéputé. « Cela reste malgré tout une élection démocratique », vient nuancer le professeur Steven Van Hecke. « La question est ici de savoir s’il est possible d’aborder une telle élection, dans un parlement transnational et avec plus de 200 partis politiques, dans d’autres conditions. »

Il met également le doigt sur le fait que les négociations ne diffèrent pas outre mesure des négociations gouvernementales qui ont lieu dans notre pays. Kathleen Van Brempt le reconnaît : « Si Siegfried Bracke prend les rênes du parlement, la N-VA devra céder sur d’autres points. Inutile de jouer les innocents, il s’agit purement et simplement de la réalité. »

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