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L’agriculture africaine pourrait nourrir toute la planète

(cc) Stephen Morrison

18 août 2016

L’agriculture africaine pourrait nourrir toute la planète

Temps de lecture: 4 minutes

En principe, l’Afrique est en mesure de subvenir à ses propres besoins alimentaires ainsi qu’à ceux d’une partie de la population mondiale, en pleine croissance. Mais il est urgent de s’atteler à certains problèmes : la difficulté du passage aux frontières, l’insuffisance des infrastructures de transport, le manque d’espaces de stockage de qualité et la corruption.

L’Afrique possède 60 à 65 % de toutes les friches agricoles au monde et 10 % de l’ensemble des sources d’eau douce renouvelables. Et ces dernières années, la production agricole a connu une hausse de 160 %. C’est ce qui ressort de chiffres récents du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), une agence de développement de l’Union africaine (UA).

Cet organisme rappelle que la population mondiale va continuer à augmenter, jusqu’à atteindre environ 10 milliards d’habitants d’ici 2050. Et la part de l’Afrique passera de 15 à 25 %. Les agriculteurs africains ont donc un rôle clé à jouer pour accompagner cette croissance.

« Nous pouvons nourrir la planète, et nous le ferions avec plaisir », déclare au NEPAD Raajeev Bopiah, directeur de l’entreprise East Usambara Tea Company, qui produit chaque année plus de 4 millions de kilos de thé en Tanzanie. « Tout ce dont nous avons besoin, ce sont les connaissances et les fonds. »

Formalités douanières

Une série d’éléments freinent l’essor de l’agriculture africaine. « Le chaos du système de taxation et l’inflexibilité de la politique qui régit les relations entre bon nombre des 55 États africains constituent les principaux obstacles », critique vivement le NEPAD.

Les sociétés établies dans des pays n’ayant pas d’accès à la mer se plaignent qu’il est extrêmement difficile de transporter leurs marchandises vers des ports à l’étranger. Il en résulte souvent des pertes, rappelle l’organisme de l’Union africaine. « En Afrique, les transports sont incroyablement complexes. Ils sont chers et parfois risqués », selon Ahmad Ibrahim d’African Alligator, cité par le NEPAD. « L’attente à la frontière peut parfois être longue et les produits se dégradent. »

Si certaines initiatives de coopération économique au niveau régional (par exemple la Communauté de développement de l’Afrique australe et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) ont permis un début d’harmonisation des formalités douanières, elle reste insuffisante selon le NEPAD.

Des routes en mauvais état

Au sein même de certains pays, on pourrait croire que les gouvernements font tout leur possible pour entraver le commerce. En Tanzanie, par exemple, la politique fiscale est à ce point incohérente que les tranches d’imposition des agriculteurs sont sans cesse revues.

« Il n’y a aucune garantie de constance à long terme. Et la planification devient impossible lorsqu’on réclame des impôts qui ne tiennent pas compte de ce qui est raisonnable ou non », estime Raajeev Bopiah.

D’importantes parties du continent souffrent également des insuffisances des infrastructures de transport. Dans le nord de la Tanzanie, par exemple, les routes sont à ce point incertaines que l’entreprise de thé de Raajeev Bopiah doit considérablement limiter le poids des marchandises. « Sur les routes boueuses, on ne peut pas charger plus de 4 tonnes sur un camion, contre 20 tonnes sur les routes solides. Cela me coûte cinq fois plus d’argent », fulmine-t-il.

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le manque de silos et les interruptions incessantes de l’alimentation électrique forcent bon nombre de producteurs de denrées alimentaires à utiliser des groupes électrogènes à diesel très onéreux pour leurs pompes à eau et leurs serres.

Absence d’entrepôts adaptés

En raison du manque de lieux de stockage adaptés, l’Afrique perd chaque année, après la récolte, l’équivalent de 4 milliards de dollars d’aliments, affirme Richard Munang, haut fonctionnaire du Programme pour l’environnement de l’ONU. « L’inefficacité de l’ensemble de la filière agricole constitue la base des problèmes alimentaires. »

Des améliorations et des extensions des infrastructures ainsi qu’un accroissement de la production d’électricité permettraient à l’Afrique d’assurer rapidement son autosuffisance alimentaire.

Mais la corruption continue de miner tout le travail accompli par les petits agriculteurs et les grandes entreprises agricoles. Pour les sociétés dont les produits doivent parcourir de longues distances ou transiter par des plateformes de transport où les pots-de-vin sont légion, la situation est pénible.

Par ailleurs, les possibilités de financement qui s’offrent aux agriculteurs sont limitées. La plupart des pays du continent africain ne disposent pas de banques agricoles spécifiques et les banques commerciales considèrent l’agriculture comme un pari trop risqué. « Ils trouvent la période de démarrage trop longue », explique Raajeev Bopiah. « Si l’on souhaite produire une certaine culture, il faut attendre jusqu’à cinq ans avant de devenir rentable. »

Mais faute d’accès à de tels prêts, de très nombreux agriculteurs africains sont incapables d’acheter les outils ou les produits chimiques qui leur permettraient d’intensifier leur production. Sur un continent où le rendement ne s’élève pas à plus de 1 ou 1,5 tonne (par rapport à 3 à 4 tonnes ailleurs), ces restrictions posent problème.

Un monde globalisé

Des agronomes africains de premier plan craignent que l’Afrique ne se soit lancée dans une ultime tentative de suivre le rythme. « Nous n’avons pas autant de temps qu’en avaient les pays développés dans les années 1960. De nos jours, en Afrique, il ne faut pas seulement mieux produire : dans un monde globalisé, il faut aussi mieux vendre », affirme Ousmane Badiane, directeur de la section africaine de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires.

« À l’heure actuelle, un quart de la population de l’Afrique subsaharienne souffre de la faim. Les enjeux sont énormes. S’ils souhaitent nourrir non seulement leur population, mais également celle du reste de la planète, en pleine croissance, les pays africains devront déployer l’arsenal complet des ressources modernes. »

 

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