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Un sapin de Noël n’est pas un produit jetable
13·12·21

Un sapin de Noël n’est pas un produit jetable

Est-il encore pertinent de sacrifier des arbres en masse sur l’autel de la tradition culturelle ? Jan Vilain, architecte paysagiste et urbaniste, espère que les villes et les familles opteront cette année pour une alternative.


Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

(cc) Bergadder via Pixabay

Auteur
Virginie Dupont
Traductrice Virginie Dupont

Dans toutes les communes, des arbres malades sont abattus. Alors pourquoi ne dresserions-nous pas un sapin mort sur la place du village ? 

En 2012, la photo du roi Juan Carlos posant fièrement devant le cadavre d’un éléphant a provoqué l’indignation en Espagne. Sa Majesté – à l’époque président d’honneur de la branche espagnole de WWF – avait tué l’animal lors d’un safari confidentiel. L’Elephantgate a marqué un avant et un après dans la carrière du souverain.

La même année, une version métallique lumineuse du sapin de Noël est érigée sur la Grand-Place de notre capitale, ce qui contrarie de nombreux Bruxellois. Une expérience qui n’a pas été reconduite. Cette année, Bruxelles a opté pour un spécimen de 18 mètres de haut, qui a poussé pendant 25 ans dans un jardin de Dilbeek. Ailleurs dans le monde, les autorités locales installent à nouveau des sapins de Noël dans les espaces publics. Pour les grandes villes, c’est souvent la surenchère. Car c’est bien de ça dont il s’agit : les grands sapins de Noël font partie d’une stratégie marketing, et plus le trophée est grand, mieux c’est.

Nous avons tous vu les images de sapins adultes transportés par hélicoptère hors de leur lieu de plantation. Quand on cherche « Christmas tree helicopter harvest » sur YouTube, on voit de nombreux conifères se balancer dans les airs, morts et sans défense. Sans parler des dizaines de millions d’arbres immatures qui finissent dans les rues commerçantes et les maisons.

Un « peuple debout » relégué au rang de matière première

Nous continuons à considérer les arbres comme des êtres vivants inférieurs. De notre point de vue, ils sont à peine plus haut sur l’échelle de l’évolution que les champignons et les bactéries, et bien plus bas que les êtres humains. Pourtant, ils étaient là les premiers. Les plantes ont créé les conditions grâce auxquelles des formes de vie « supérieures » ont pu apparaître. Elles nous fournissent de la nourriture et de l’oxygène, rafraîchissent notre environnement, régulent le climat et offrent un habitat à une faune très variée. À travers le bruissement de leurs feuilles, leurs parfums et leurs couleurs, elles mettent nos sens en éveil. Elles annoncent le changement des saisons. Les Amérindiens appellent les arbres « le peuple debout », mais dans notre société, ils sont souvent relégués au rang de matières premières pour le bois, le papier et la décoration.

Dans « À la recherche de l’arbre-mère », Suzanne Simard (Université de la Colombie-Britannique) réfute la thèse selon laquelle les arbres et les plantes sont inférieurs aux personnes et aux animaux. Les arbres ne se contentent pas d’échanger des informations, ils les stockent également. Des scientifiques comme Suzanne Simard et la Belge Valérie Trouet (Université d’Arizona) peuvent en témoigner.

Cependant, nombreux sont ceux qui préfèrent avoir un vrai sapin de Noël dans leur salon en raison de son caractère naturel, ce qui est difficile à contester. Et pourtant. Qu’advient-il de tous ces conifères après leurs bons et loyaux services ? Pour le plaisir, nous brûlons des sapins de Noël autour d’un verre de vin chaud et regardons tranquillement tout ce CO2 stocké se volatiliser dans l’atmosphère.

Sapins de Noël en bois

Pendant la période des fêtes de fin d’année, les sapins de Noël pullulent. Mais comment pouvons-nous continuer à considérer une plante vieille de plusieurs années comme un produit jetable ? Dans les grandes artères commerçantes, faut-il vraiment qu’il y ait un sapin de Noël devant chaque devanture ? Ne pourrait-on pas commencer par décorer les arbres qui se trouvent déjà dans l’espace public ? Et surtout, l’incinération des sapins de Noël est-elle conforme aux valeurs de notre époque ? Il ne s’agit pas là d’une prise de position contre une coutume populaire, mais d’un plaidoyer pour un air pur dont chaque citoyen pourra bénéficier.

De plus en plus de communes suppriment la crémation des arbres et cherchent des alternatives pour célébrer la convivialité. Préserver l’atmosphère chaleureuse de la période de fin d’année sans abattre d’arbres ne devrait pas être trop difficile. Si les services communaux, les organisations de commerçants et les cerveaux créatifs se réunissent, de nouvelles idées ne manqueront pas d’émerger. Et la ville qui trouve une alternative intéressante pourra se distinguer des autres.

Dans notre salon, ces alternatives existent déjà. Outre les célèbres arbres artificiels (également nocifs pour l’environnement), il existe de magnifiques sapins de Noël en bois, durables et portant le label FSC. Il y a quelques années, l’Agence Nature et Forêts a distribué des « bouleaux de Noël », résidus de la gestion forestière. La tradition qui consiste à décorer les arbres est ancrée dans la culture celtique et n’a rien à voir avec Noël. En fait, peu importe que l’arbre de Noël soit un épicéa, un bouleau ou autre. Pourquoi ne pas appliquer l’alternative du salon sur la Grand-Place ? De nombreuses places comptent déjà des arbres qui pourraient être décorés et, dans chaque commune, il y en a qui, tôt ou tard, seront abattus pour cause de maladie ou pour des raisons de sécurité. Alors pourquoi ne décorerions-nous pas un arbre mort sur la place du village ?

Perte de diversité et surexploitation

La tradition du sapin de Noël doit-elle disparaître à l’instar de père Fouettard ? La discussion est d’un autre ordre. Aujourd’hui, nous regardons le personnage de père Fouettard à travers des lunettes sociales différentes de celles d’il y a vingt ans. Pour ce qui est du sapin de Noël, il s’agit avant tout d’une remise en cause de la culture du jetable des produits vivants, ainsi que le cycle de production associé, la perte de biodiversité, la surexploitation de dizaines de milliers d’hectares de paysage, l’érosion des sols entraînant des inondations, la consommation d’énergie et la pollution atmosphérique. L’ingénieur forestier allemand Peter Wohlleben, auteur de « La Vie secrète des arbres », compare les plantations de sapins de Noël à des élevages de cochons ou de poulets industriels. La Belgique est le deuxième exportateur de sapins de Noël en Europe après le Danemark. Dans la somme de ses parties, un arbre de Noël est moins naturel qu’il n’y paraît.

En tant qu’être vivant, un arbre n’est pas inférieur à un éléphant. La différence est dans nos têtes : alors qu’une seule balle tirée par un roi a provoqué l’indignation internationale, nous tolérons un massacre annuel au nom de la tradition culturelle. Souscrivons-nous en notre for intérieur à la double morale de Juan Carlos ou sommes-nous désormais prêts à offrir à un Picea abies une année de vie supplémentaire à Noël en le laissant pousser dans son habitat naturel ?

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