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Pour une remise en question de la liberté d’enseignement

(cc) Freephotos via Pixabay

3 septembre 2019

Pour une remise en question de la liberté d’enseignement

Temps de lecture: 3 minutes
Auteur
Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

Avant de pouvoir ouvrir, les écoles islamiques sont contrôlées une dernière fois en profondeur. En revanche, certaines écoles juives qui bafouent les droits les plus fondamentaux demeurent reconnues et subventionnées. La philosophe Leni Franken s’interroge sur ce « deux poids, deux mesures ».

Ce lundi, des milliers d’écoles flamandes vont rouvrir leurs portes. Le collège Selam de Genk, lui, restera fermé, comme l’a annoncé De Standaard ce 31 août. D’après un dernier contrôle de l’inspection de l’enseignement et de la Sûreté de l’État, l’école n’a pas rempli une condition essentielle pour être reconnue, à savoir le respect de la Constitution belge et d’autres traités internationaux ratifiés par la Belgique tels que la Déclaration universelle des droits de l’homme et la Déclaration des droits de l’enfant.

Pour les sociologues Orhan Agirdag et Nadia Fadil (De Standaard, 12 août), la création d’une école islamique « dans un pays où la plupart des écoles sont religieuses (…) devrait pourtant couler de source. » Les deux universitaires estiment que la communauté musulmane est discriminée dans ce dossier et réfutent les soupçons de ségrégation car la ségrégation existerait également dans l’enseignement officiel et libre (catholique). Selon eux, le contrôle approfondi de l’école islamique mené par l’inspection viole plusieurs droits constitutionnels, dont la liberté d’enseignement.

Commençons par ce dernier argument. L’article 24 de la Constitution belge stipule que l’enseignement est libre. En d’autres termes, les parents ont la liberté de choisir une école en fonction de leurs propres convictions (philosophiques), ce qui implique que toute organisation, philosophique ou autre, a le droit de fonder une école. De plus, si ces écoles satisfont à un certain nombre de critères de qualité, elles peuvent être agréées et financées.

Un signal fort, mais incohérent

La liberté d’enseignement n’est pas automatique : pour être reconnue comme institution d’enseignement, une école doit répondre à des normes de qualité et respecter les droits fondamentaux. Dans une démocratie libérale, l’enseignement ne doit pas faire de ses élèves de bons croyants, mais de bons citoyens. Il convient donc de se demander si tel est bien l’objectif du collège Selam, quand on sait qu’il entretient des liens étroits avec l’organisation islamique conservatrice Milli Görus.

En refusant de reconnaître le collège Selam, la ministre de l’Enseignement Hilde Crevits (CD&V), envoie un signal fort : si la liberté d’enseignement existe, elle n’est pas sans limite. Mais la ministre est-elle cohérente ? Il y a quelques semaines à peine, il est apparu qu’une école juive agréée faisait signer aux parents des élèves un document qui indique comment les élèves et leurs parents doivent se vêtir et se comporter à l’école comme en dehors, ce qui constitue une atteinte au respect de la vie privée, protégé par la Constitution. La réaction de Mme Crevits avait été plutôt molle : « Toute école a le droit de véhiculer ses propres normes et ses valeurs, mais elle ne peut pas y contraindre ses élèves en dehors de ses murs. » Une déclaration, sans plus. Pas de contrôle, pas d’inspection, rien.

En 2017, on avait déjà appris que dans un établissement du même groupe d’écoles juives, certaines matières étaient censurées : pas de théorie de l’évolution, pas de musique « moderne », pas d’art « chrétien ». L’école avait été inspectée à la demande de la ministre, mais l’inspection avait conclu que l’établissement satisfaisait aux normes en vigueur.

Ces écoles juives jouent avec les limites de l’acceptable, mais les soupçons envers elles sont moins graves, selon nos autorités, que les soupçons envers le collège Selam. Deux poids, deux mesures, donc : les écoles islamiques subissent un contrôle approfondi avant d’être agréées et subsidiées, tandis que certaines écoles juives demeurent agréées et subventionnées, quand bien même elles refusent de respecter les normes de qualité et la Constitution.

Tant que la liberté d’enseignement existera, les tensions persisteront entre la vision philosophique ou religieuse des parents et des directions d’écoles d’une part, et le droit, pour les enfants, à un enseignement de qualité d’autre part. Et donc, il y aura toujours des écoles qui joueront avec les limites de l’acceptable. Faut-il, dès lors, supprimer la liberté d’enseignement ? Non, mais il est temps que nous, la société, menions une réflexion profonde sur la manière dont nous voulons que cette liberté s’exerce.

De l’oppression des femmes

L’école est le seul endroit où de nombreux enfants rencontrent d’autres enfants issus d’autres cultures, où ils peuvent assimiler des savoirs scientifiques objectifs et apprendre l’histoire de la société occidentale et des fondements démocratiques qui la soutiennent. Si certains groupes (religieux) abusent de la liberté pour créer des écoles salafistes ou ultraorthodoxes, pour enseigner l’oppression des femmes et éviter que les enfants accèdent à certains savoirs, l’État a le devoir d’intervenir et d’imposer des limites à la liberté. De plus, il doit pouvoir permettre aux parents de choisir pour leurs enfants une école officielle, philosophiquement neutre. Mais vu que l’enseignement officiel, à cause d’un manque de moyens et de capacités, doit refuser chaque année plus de 5 000 élèves, cette possibilité n’est pas toujours garantie.

Souhaite-t-on réellement que des groupes religieux fondent leurs propres écoles, où l’éducation religieuse prime sur les connaissances générales ? Trouve-t-on normal qu’à notre époque, près de 70 pour cent des écoles flamandes offrent un enseignement basé sur la Bible et obligent leurs élèves à suivre un cours de religion catholique ?

Espérons que le prochain ou la prochaine ministre de l’Enseignement prenne cette question à bras-le-corps.

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