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8 mars 2019

Mesdames, mesdemoiselles, soyez des emmerdeuses !

Julie Cafmeyer est auteure et femme de théâtre. Elle rédige toutes les deux semaines une tribune pour le quotidien De morgen.

Temps de lecture: 2 minutes
Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

Ce vendredi, les femmes font la grève pour exiger une égalité des droits. Personnellement, je ne ferai pas grève. Je préfère m’adresser aux médias, car ce qui m’inquiète, moi, c’est qu’ils représentent au quotidien les femmes en position de faiblesse.

Exemple récent : dans une critique de ma pièce de théâtre, j’ai pu lire qu’il y avait « surtout beaucoup de femmes dans le public » et que « le public a beaucoup ri, surtout les femmes. » La semaine passée, dans ces colonnes, j’ai parcouru un article sur la chanteuse Billie Ellish. Le critique y relatait que la star a « surtout attiré un public jeune et féminin incapable de contenir ses hurlements d’enthousiasme, même lorsque la scène était vide. »

Lorsque le public d’une pièce ou d’un concert se compose d’une majorité d’hommes, le critique le mentionne-t-il ? Lorsque ce sont surtout des hommes qui rient à un spectacle, le signale-t-on dans les critiques ? Écrit-on parfois que les hommes sont « incapables de contenir leurs hurlements » ? Lorsque des femmes crient, elles sont dépeintes comme des fans hystériques. Les hommes, eux, sont des hommes, tout simplement. L’homme est la norme. L’homme maîtrise la situation.

Autre exemple, toujours dans ce journal : un article sur la chanteuse néerlandaise Merol. L’artiste chante : « Hou je bek en bef me », ce qui signifie en français : « Ferme-la et broute-moi ». Alerte ! Alors que dans leurs chansons, les hommes parlent depuis des années de salopes et de chattes, les paroles de Merol sont accueillies avec des pincettes par la critique. Lorsque Merol évoque le cunnilingus, elle est catapultée au rang de « féministe pure et dure ». Pourtant, l’artiste explique que ces paroles lui sont « tout simplement venues en tête, sans plus. »

Les femmes qui chantent leurs désirs ne sont pas considérées que comme des chanteuses. Elles sont également rebelles, effrontées, ou triviales.

Au Rwanda, j’ai interviewé bon nombre d’hommes et de femmes au sujet du féminisme. Un homme m’a dit : « Pour être franc, j’ai peur des femmes qui veulent s’émanciper. Surtout lorsqu’elles ont de l’argent. Des femmes qui ont du pouvoir, c’est effrayant. Elles se prennent pour le Messie ! »

Lorsque nous, femmes, nous battons pour notre émancipation, nous sommes dangereuses.

Comment mener notre vie de manière indépendante, innovante et sans crainte dès lors que chacun de nos actes est associé à notre condition de femme ?

À chaque interview, c’est la même rengaine. Comment se sent-on lorsqu’on est une femme ambitieuse ? Comment se sent-on lorsqu’on est une femme humoriste ? Comment se sent-on, en tant que femme, lorsqu’on gagne de l’argent ? Comment se sent-on lorsqu’on est une femme qui ressent des désirs sexuels ?

Arrêtez de poser ce type de questions et mettez l’accent sur la force des femmes. Les femmes qui entreprennent, qui contestent, qui défendent leur droit au plaisir ne sont pas des extraterrestres.

Régulièrement, on me prodigue ce genre de conseils : « Fais attention », « N’entre pas en conflit », « Arrête d’écrire sur ce sujet », « Trop de désirs, ça effraie les hommes. C’est à eux de chasser », « Si tu es trop exigeante professionnellement, on ne fera plus appel à toi. »

En d’autres termes : si je défends mes droits, je cours à ma perte. Si je suis moi-même, c’est le désastre. Je suis une menace. Moi, toute seule.

Arrêter le travail ne suffira pas. Soyez le désastre. Désobéissez. Faites-vous entendre. Soyez des emmerdeuses !

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