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Fake news, ou comment les penseurs de gauche ont procréé un monstre

(cc) DonkeyHotey

23 mars 2018

Fake news, ou comment les penseurs de gauche ont procréé un monstre

Maarten Boudry est philosophe et chercheur à l’Université de Gand. Il est principalement connu pour son scepticisme et sa position critique envers la « pseudoscience ». Steije Hofhuis est pour sa part chercheur en Histoire culturelle à l’Université d’Utrecht.

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Pour Maarten Boudry et Steije Hofhuis, le postmodernisme a ouvert la voie aux « faits alternatifs » de Trump.

« It’s true », s’exclame Donald Trump lorsque les faits lui sont favorables. Par contre, quand ils ne lui plaisent pas, comme dans le cas du changement climatique par exemple, ou bien quand il s’agit de compter le nombre de personnes présentes à son inauguration, tout devient relatif. La vérité, c’est ce en quoi Trump croit le plus. Sa porte-parole, Kellyanne Conway, a même lancé le terme de « faits alternatifs », qui a choqué – à juste titre – le monde entier.

Si vous avez suivi une formation universitaire en sciences humaines, vous avez probablement déjà entendu parler de « faits alternatifs ». Mais où, encore ? En fait, ce genre de relativisme règne en maître dans les cercles académiques depuis plusieurs décennies. Dans ces cercles, les étudiants apprennent que les faits sont purement subjectifs, que la vérité n’existe pas, que tout est une question d’interprétation et que la réalité n’est qu’une construction sociale.

Ce courant académique est connu sous le nom de postmodernisme. Le problème, avec ce terme, comme la souligné Ignaas Devisch ce 20 mars dans les colonnes du Standaard, c’est que les penseurs de droite les plus audacieux ont tendance à en abuser pour désigner tout ce qu’ils trouvent de néfaste dans notre société : le féminisme, la décadence de la morale, la haine de soi, la pornographie et les œuvres d’art inesthétiques. Ceci dit, le postmodernisme n’est pas pour autant un fantasme de conspirationnistes de droite. Le terme renvoie à un groupe épars de penseurs, généralement d’origine française comme Jean-François Lyotard, Michel Foucault et Jacques Derrida, mais aussi américains comme le philosophe Richard Rorty. Devisch cite quelques-uns de ces noms, mais contrairement à ce qu’il laisse entendre, leur pensée est loin d’être innocente.

La guerre des interprétations

Lorsque Lyotard disait que nous vivons dans un monde en décomposition, ce n’étaient pas des paroles en l’air. Ce qu’il voulait dire, c’est que le temps des grands récits était révolu, y compris celle de la science, de l’humanisme et de la rationalité. Derrida, en cherchant des hiatus dans nos connaissances philosophiques, a surtout annoncé notre emprisonnement dans une toile de mots qui ne se référaient qu’à d’autres mots sans coller à la moindre réalité. Pour lui, l’auteur d’un texte n’existe pas et toute communication entre des individus est strictement impossible. Michel Foucault a réduit la connaissance au produit de structures de pouvoir hégémoniques. La vérité est le pur produit d’une guerre d’interprétation, à l’issue de laquelle le vainqueur impose son discours dominant au vaincu. Le sociologue Bruno Latour, pour sa part, a révélé que la recherche scientifique change à ce point le monde que nous ne pouvons rien dire de plus sur un objet que ce que la recherche en dit.

Rorty a résumé l’ambition des postmodernistes : « Nous espérons faire à la nature, à la raison et à la vérité ce que le dix-huitième siècle a fait à Dieu. »

Les postmodernistes ont en quelque sorte vandalisé les notions de base de la science et des lumières, à savoir l’objectivité, la représentation, la réalité partagée, et surtout la vérité. Ils ont donc donné naissance à une forme de relativisme délétère malheureusement encore très en vogue dans certains domaines du monde académique. Ce qu’on ne peut pas nier non plus, c’est que le postmodernisme a surtout été développé et apprécié par des penseurs de gauche. En effet, le postmodernisme promet l’émancipation, un concept auquel la gauche est sensible. Ainsi, grâce au postmodernisme, les structures hégémoniques du pouvoir seraient démasquées et déconstruites, et tout le monde aurait droit à son propre point de vue.

Malheureusement, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Les armes de déconstruction massive produites par les postmodernistes sont par essence idéologiquement neutres et sont à la portée de n’importe qui, à n’importe quelle fin. Aussi, ces dernières décennies, les créationnistes, les climatosceptiques et les populistes de tous bords ont trouvé dans l’arsenal postmoderniste des arguments sérieux. C’est donc entre autres par le biais du postmodernisme que la vérité est devenue une notion suspecte.

Malaise

Certains ont été bien secoués par Trump, mais pas tout le monde. Le rédacteur en chef de ce journal, Karel Verhoeven, a écrit il y a peu un article intitulé « Nous n’annonçons pas la vérité » (De Standaard, 20 mai 2017). Le mot vérité provoque un certain malaise, écrit-il. Et de nombreux journalistes partagent cette peur de la vérité. Nerveux à la vue de ce mot, ils commencent à se balancer sur leur chaise et à ronger leurs crayons. Ça existe, ça, « la vérité » ? N’avait-on pas abandonné ce concept naïf au dix-neuvième siècle ? Rob Wijnberg, du site néerlandais d’information De Correspondent, va encore plus loin. Il a écrit que les faits ne peuvent pas être une réponse aux fake news, car les faits n’existent pas. Seule existe la subjectivité inhérente des interprétations, selon Wijnberg, qui se réfère à Rorty et à Foucault.

Cette érosion du concept de vérité n’est pas sans danger. Qui renonce à rechercher la vérité se désarme intellectuellement. Le postmodernisme nous a dépouillés des armes dont nous avons besoin pour faire front face aux faits imaginaires des populistes. Si l’objectivité et la vérité n’existent pas et si chacun a droit à son propre point de vue, alors pourquoi en priverait-on Donald Trump, les climatosceptiques, le site d’extrême-droite américain Breitbart News et les suprémacistes blancs ? C’est un héritage du postmodernisme que la gauche ne peut pas nier.

Comme l’a écrit le sociologue (de gauche) Mark Elchardus dans De Morgen : « Si la différence entre vérité et mensonge, entre fait et fiction s’estompe, seule demeure la loi du plus fort. » Le plus fort impose sa vérité au plus faible. Et l’homme le plus puissant du monde, jusqu’à nouvel ordre, c’est encore et toujours Donald Trump.

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