Coût de l’accueil des demandeurs d’asile : une goutte d’eau dans l’océan des paradis fiscaux

9 juillet 2018 | Auteur : | Traducteur : Herve Voglaire Sanchez | Temps de lecture : 5 minutes

Les niches et l’évasion fiscales coûtent deux cent fois plus d’argent au pays que l’accueil des demandeurs d’asile. Là où la première problématique suscite de simples haussements d’épaules, la seconde noircit les journaux, accapare le temps d’antenne et inonde les réseaux sociaux. Et seule cette dernière semble mériter le terme de « crise ». Jan Blommaert remonte le fil de la « crise migratoire » jusqu’à sa dimension réelle.

Selon [Theo Franken] – et ses partenaires de coalition au sein du gouvernement fédéral que sont l’Open VLD, le MR et la CD&V – 1,13 milliard de dépenses annuelles constituent une menace existentielle pour le modèle sociétal européen, contrairement aux 221 milliards évaporés dans le même temps.

L’image de la société que l’on nous a systématiquement servie à la petite cuillère au cours de ces derniers années est biaisée. En bref, la situation peut se résumer comme suit : le rôle du petit est systématiquement amplifié, tandis que celui du grand est systématiquement minimisé. Ainsi, le peuple que nous sommes s’abrutit, croyant le contraire de ce qui se déroule dans les faits, conforté quotidiennement dans son idée par les tenants du pouvoir.

Il est possible d’illustrer cette vision tronquée de la société de manière très simple, au moyen de trois faits tirés de l’actualité.

Fait n°1 : le collectif planétaire de journalistes d’investigation à l’origine des Panama Papers revient à la charge. Pas moins de 1,2 millions de documents viennent gonfler la déjà gigantesque pile qui décrit en détail la manière dont les élites mondiales, par le manège des paradis fiscaux, soustraient des milliards d’euros censés tomber dans l’escarcelle du fisc. Parmi ces élites mondiales figurent également des Belges. En 2016, leur nombre s’élevait à 700 environ, auxquels s’ajoutent maintenant 133 concitoyens. Et dans les rangs des organisateurs du manège se trouve la banque Belfius. À l’époque où celle-ci s’appelait encore Dexia, les contribuables belges ont dû allonger des dizaines de milliards afin d’empêcher la banqueroute. En retour, ce même établissement propose des services spécialisés à ses clients les plus fortunés afin de les éloigner, précisément, du statut de contribuables.

Fait n°2 : le ministre des Finances, Johan Van Overtveldt, ordonne à son administration d’être plus indulgente envers des entreprises qui figurent sur la liste rouge du fisc pour cause de fraude fiscale. Concrètement, des amendes infligées à des entreprises en raison d’une infraction à la législation TVA doivent être plus facilement annulées. L’explication est simple : Van Overtveldt vise à abroger une mesure du gouvernement Di Rupo. En effet, les amendes TVA étaient perçues par les entrepreneurs comme une taxe parasite (et non pas comme une sanction légitime à un contrevenant). Et il s’avère que Van Overtveldt n’est pas de bonne composition lorsqu’il s’agit de titiller les entrepreneurs.

Fait n° 3 : Theo Francken, secrétaire d’État, réalise un « geste unique ». Notre pays accueillera 15 (quinze) réfugiés parmi des rescapés de la dangereuse traversée de la Méditerranée ayant rallié Malte à bord du Lifeline, navire humanitaire. Dans la foulée, Francken propose de déchoir immédiatement les migrants arrivés illégalement en Europe de leur droit d’asile. Faute de quoi – et la liste des citations du principal intéressé est longue – l’histoire va « mal se terminer » pour tout le monde, le modèle juridique européen partira à la dérive, et l’UE dans son ensemble risque de s’effondrer sous le poids de la gigantesque « crise des migrants ».

Des faits cités, seul le dernier a fait les gros titres de l’actualité. Il s’agissait, qui plus est, de l’objet d’un sommet européen extraordinaire particulièrement laborieux. Les nouveaux Panama Papers, en revanche, ont à peine fait couler de l’encre, tandis que l’assouplissement de la législation à l’égard des fraudeurs à la TVA est passé inaperçu, à la hâte.

Notre pays connait donc une « crise des migrants » mais la fiscalité, la fraude fiscale, et les privilèges fiscaux des plus fortunés ne connaissent, eux, pas la crise. Ainsi, l’immigration met à mal notre modèle social et va jusqu’à faire vaciller la construction européenne, alors que l’accueil de 15 réfugiés est vendu comme une preuve de générosité exceptionnelle.

S’agissant de la problématique fiscale, les amendes judiciaires sont présentées comme des « taxes parasites » et injustes qui doivent de ce fait disparaître. Extrêmement étrange pour un gouvernement qui prône la sanction « draconienne » et la « tolérance zéro » dans quelque domaine que ce soit. Et qui, depuis son entrée en vigueur, rame avec des revenus trop faibles et des dépenses excessives, allant même jusqu’à jeter son principal objectif, l’équilibre budgétaire, par-dessus bord.

À l’évocation de sujets tels que les Panama Papers, l’équipe gouvernementale ne manque pas de se targuer de l’entrée en vigueur de la « taxe Caïman ». Or il se trouve que ladite taxe a à peine pesé 1 (un) pour cent dans le budget inscrit de l’État, soit 5 millions encaissés sur 510 millions budgétisés. Reste que pour Van Overtveldt, la mesure visait en réalité à dissuader les riches, ce qui, selon lui, est chose faite. Les 133 nouveaux noms des Panama Papers tournent cet argument en ridicule.

Ainsi, des phénomènes d’envergure sont constamment et systématiquement dépeints comme étant des broutilles, des détails, voire des effets indésirables et insignifiants causés par des problèmes autrement plus importants. Au sein de notre pays, l’UE estime que la fraude représente 15 à 20% de l’économie globale – une pluie de milliards, donc. Notez cependant que nos autorités sous-évaluent en permanence la fraude fiscale alors qu’elles gonflent sans arrêt l’impact réel de la fraude sociale aux allocations et du travail au noir, entre autres.

À l’inverse, des phénomènes dérisoires tels que l’accueil de quelques milliers de réfugiés – une question bien peu coûteuse, comme l’a souligné Fedasil, l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile – relèvent de la « crise », la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale, laquelle menace notre prospérité et se révèle donc « insoutenable ». C’est ici que la surestimation intervient. Alors que la création d’emplois constituait la priorité absolue du présent gouvernement, nous nous référons aux postes de travail créés – et il y en a – à travers l’accueil des demandeurs en les taxant de « surcoût » à comptabiliser dans l’addition de la crise des migrants. Suivant cette logique, le recrutement d’agents de police ou de militaires représentent également un surcoût dont la plus-value est difficilement mesurable.  

Afin de garder le sens des proportions, il convient de signaler que l’accueil des demandeurs d’asile a coûté 1,13 milliard d’euros en 2016, année la plus coûteuse en la matière, en ce compris les salaires des travailleurs ayant trouvé un travail dans le secteur. Cette même année, ce sont 221 milliards d’euros qui se sont envolés de Belgique vers des paradis fiscaux.

Bref, les niches et l’évasion fiscales coûtent à notre pays deux cent fois plus d’argent que l’accueil des candidats à l’asile. Là où la première problématique suscite de simples haussements d’épaules, la seconde noircit les journaux, accapare le temps d’antenne et inonde les réseaux sociaux. Et seule cette dernière semble mériter le terme de « crise ».

En définitive, nous voyons la société à travers un miroir déformé. Au point de perdre le sens des réalités.

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Traducteur : Herve Voglaire Sanchez
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Date de publication : 01/07/2018
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