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21 juillet 2015

Comment la N-VA est devenue LE parti de l’establishment belge

Temps de lecture: 5 minutes
Ludovic Pierard
Traducteur Ludovic Pierard

La N-VA a neutralisé le mouvement flamand et dirige la Belgique sans le PS : objectif atteint. Et hop : un jour de fête en moins !

Dans un double entretien pour le moins déconcertant publié le 11 juillet, De Standaard a confronté le politologue Bart Maddens, l’un des intellectuels les plus avisés du mouvement flamingant actuel, à Peter De Roover, autrefois chef de file du mouvement populaire flamand (VVB) et responsable politique du journal Doorbraak, ensuite devenu député fédéral N-VA et gestionnaire de la trésorerie du parti. Pour le journaliste du jour, la tâche n’a pas été bien compliquée, tant l’antithèse entre pensée critique et dogmatisme de parti est totale.

La Belgique, ce lot de consolation

Cet entretien est bien plus éloquent que tous les discours du 11 juillet réunis. Oh, ce n’est pas tant qu’il étalerait au grand jour ce que nous savions déjà : la N-VA est devenue LE grand parti de l’establishment belge. Non, c’est surtout le cynisme avec lequel cette réalité est présentée comme une évidence qui est inédit. Car si autrefois, les coryphées de la N-VA tels que Jan Jambon tentaient encore de propager des discours rhétoriques sur le but ultime (la république flamande) et les moyens (démembrer la Belgique en occupant les postes clés), Peter De Roover proclame aujourd’hui la vérité, à la façon claire et simple du maître d’école qu’il est : « Si nous ne pouvons avoir la Flandre, alors nous prenons la Belgique ». Et en manchette de l’entretien s’il vous plaît. J’ai dû relire plusieurs fois la phrase pour y croire.

Les reproches adressés par Bart Maddens à la N-VA sur l’absence dans l’accord de gouvernement de l’article 195 de la constitution, empêchant ainsi toute grande réforme institutionnelle au cours de cette législature (ce qui  fut probablement la concession déterminante qui décida le MR francophone à franchir le pas), glissent sur le manteau de l’indifférence de Peter De Roover. Sans se départir d’un sourire ostensiblement narquois, le député explique que les Flamands ne souhaitent de toute façon pas l’indépendance et que son parti peut se consoler en gérant les affaires courantes de notre monarchie, à condition que ce soit sans le PS. Et oui, voilà toute la grandeur de la pensée d’un parti qui se présente comme le promoteur d’un objectif politique, d’une vision sociale, d’un idéal.

Bart Maddens : « Je ne comprends pas ce que vous attendez. Dans toute l’histoire du mouvement flamand, jamais une formation n’a eu autant de poids que la N-VA pour convaincre l’électeur de la nécessité de passer au confédéralisme. Mais vous n’en faites rien. Toute cette campagne #helfie, ça ne rapporte rien au niveau communautaire. D’un point de vue flamingant, vous avez jeté 1,3 million d’euros par les fenêtres. »

Mais Peter De Roover poursuit sans sourciller et affirme qu’un gouvernement sans le PS est une réforme de l’État en soi, avant de qualifier les critiques de Bart Maddens de « balivernes théoriques d’intellectuels enfermés dans leurs tours d’ivoire ». Cette affligeante discussion de sourds nous montre à quel point les opportunités de carrière personnelles (Peter de Roover fut enseignant avant de devenir un flamingant du dimanche) peuvent se fondre dans une logique de parti cynique, dont la première règle est de conquérir le pouvoir démocratique en présentant un programme modéré suscitant l’adhésion d’un maximum d’électeurs. La deuxième règle est ensuite de consolider ce pouvoir, principalement en occupant les postes clés et en se servant d’un large réseau d’obligés du parti, jusqu’à ce que l’opposition apolitique, également appelée société civile, ait été complètement absorbée.

À aucun moment, Peter De Roover ne manifeste la moindre gêne par rapport au mouvement de restauration belge dont son parti, ô ironie du sort, est le moteur. Pour eux, l’important est de se trouver au premier rang, peu importe le lieu et l’occasion. Certains passages du livre révolutionnaire « Critique de la raison cynique » de Peter Sloterdijk me reviennent en mémoire : le chemin de la lumière rationnelle et de la critique politique se perd dans des stratégies de survie individuelles, qui se rejoignent pour former des constructions sociales grotesques axées sur la conservation du pouvoir et le statu quo.

Endogamie et consensus

Le 9 juillet, le journaliste Rik Van Cauwelaert recevait l’Ordre du Lion flamand (Orde van de Vlaamse Leeuw) 2015. Cette distinction honorifique, matérialisée par une plaquette d’argent, est décernée depuis 1971 à des personnes « ayant contribué au mouvement d’émancipation flamand, à l’intégration des Pays-Bas et à la promotion de la langue et de la culture néerlandaises de manière générale. » Voilà une description bien charmante. Voire trop mélodieuse ? Aussi, les lauréats sont surtout des personnalités de consensus issues du sommet de l’establishment sociopolitique flamand : Remi Vermeiren, Herman Suykerbuyk, Frans-Jos Verdoodt, Eric Ponette, Luc Van den Brande, Jean-Pierre Rondas, Richard Celis, Axel Buyse, et donc aujourd’hui le journaliste Rik van Cauwelaert. Nelly Maes (2014) est l’exception qui confirme la règle et la seule personnalité sortant des sentiers battus, elle qui est plutôt une activiste de gauche. Un petit accident de parcours est si vite arrivé.

Mais le problème des prix est partout pareil, pour la gauche comme pour la droite : nous sommes face à une classe sociale ou une niche socioculturelle qui se jette elle-même des fleurs. On se tape mutuellement sur l’épaule et chacun fait l’éloge de l’autre. Cette année, ce fut au tour de Jean-Pierre Rondas, lauréat 2011, dont l’intervention s’intitulait fort à propos : « Rik van Cauwelaert : un lion recueilli dans son propre Ordre ».

Ce ronronnement naïf fait en effet inévitablement penser à une sorte d’endogamie, dans le cas présent d’une élite de centre droit prédominante qui s’identifie à ce qu’on appelle généralement un flamingantisme « culturel », et qui s’enracine dans un concept prudent et nullement révolutionnaire de moralisation populaire. Les citoyens ne jouent pas le rôle de locomotive d’un mouvement, mais bien celui des wagons. La cabine de pilotage est aux mains de ceux qui souhaitent surtout rester sur la voie sans que les fortes têtes ne fassent trop de bruit. L’Ordre du Lion flamand donc, en insistant bien sur la notion d’ordre, qui a toute son importance au niveau politique. Le président de l’Ordre est Matthias Storme, lui-même membre du bureau de la N-VA, et qui se définit comme un « philosophe conservateur ». Storme est un des représentants les plus brillants du grand écart flamingant : l’objectif est d’obtenir l’autonomie de la Flandre – mais sans céder à un élan républicain progressiste qui remettrait véritablement en question les structures étatiques, comme le fait par exemple le mouvement d’indépendance catalan.

Le Lion flamand de Storme et Co est donc bel et bien romantico-réactionnaire. C’est la raison pour laquelle le politologue Bart Maddens ne l’a pas reçu. Et pourtant, s’il est un intellectuel flamand qui le méritait cette année, c’est bien lui, ne fût-ce que pour son attitude critique et cohérente face au processus de dilution de l’objectif républicain dont la N-VA est le grand promoteur.

Mais cette reconnaissance d’une personne critique s’écarterait du conformisme et du consensus qui se sont imposés dans de larges franges du mouvement flamand, qui ont en fait pris leurs distances avec le radicalisme républicain antibelge. Ce reniement campé de manière tellement percutante par Peter De Roover révèle inévitablement le vrai visage du mouvement, à savoir le paradigme libéral et de droite économique qui domine la N-VA et pour lequel une « Belgique-sans-le-PS » offre un espace à cultiver tout aussi intéressant, voire encore meilleur qu’une république flamande indépendante où, comble de l’horreur, des progressistes de gauche pourraient donner le ton.

Dans son discours de remerciement, Rik van Cauwelaert, lui-même descendant d’une famille flamande catholique de premier plan dont le patronyme complet est Van Cauwelaer de Wyels, ne pipe mot des processus de démantèlement du mouvement flamand et de restauration belge portés par le parti que le professeur Bart Maddens continue à qualifier de « V-partij » (NDTR : parti souhaitant l’indépendance flamande). Un titre qui peut désormais être rangé au placard.

Dave Sinardet, un confrère de Bart Maddens, se gaussait encore en avril de ce que « la Belgique est un nid douillet pour la N-VA ». Ce 21 juillet, les excellences fédérales de la N-VA, avec à leur tête Jan Jambon en sa qualité de Vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, se posteront à côté du roi et se mettront au garde-à-vous lors de la Brabançonne. [NDLR : cette année, le gouvernement et le parlement flamands ne délégueront aucun représentant auprès du Roi au défilé national du 21 juillet.] Avec un tel cynisme protocolaire, plus aucun partisan de l’Ancien Régime ne doit s’inquiéter du statut n° 1 de la Nieuw-Vlaamse Alliantie. Le parti a neutralisé le mouvement flamand et dirige la Belgique sans le PS : objectif atteint. Et hop : un jour de fête en moins !

 

Johan Sanctorum est philosophe, journaliste, blogueur et billettiste pour Doorbraak.

Traduit du néerlandais par Ludovic Pierard.

L’article en V.O. sur le site du Doorbraak

 

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